La chaussure, une histoire arménienne

De Sarkis Der Balian hier, à Stéphane Kélian ou Karine Arabian aujourd’hui, de grands noms de la chaussure française sont arméniens. À partir de l’entre-deux-guerres, et jusqu’aux années 1970, l’artisanat de la chaussure constitua pour les réfugiés arméniens et leurs enfants un secteur privilégié de travail. A Paris, le quartier de Belleville en était la capitale. André Aladinian, qui l’a connu à travers son père, évoque cet univers disparu.


En 1939, André Aladinian dans les bras de sa mère, avec son père en uniforme de conscrit, et au premier plan, sa grand-mère et sa sœur aînée © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés


L’atelier de cordonnerie de la rue des Bois, où Noubar Aladinian a fait sa formation dans les années 30 © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés


Noubar Aladinian avec ses employés, après la guerre, dans l’atelier du 40 bis rue du Pré-Saint-Gervais © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés


L’atelier de cordonnerie de la rue des Bois, où Noubar Aladinian a fait sa formation dans les années 30  © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés


Noubar Aladinian à l’orphelinat. Début des années 20 © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés


Passeport de Noubar Aladinian pour émigrer vers la France, depuis Athènes © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés

Parfois, je rêve que je fais encore des chaussures… » C’est dans l’atelier de son père, Noubar, dans une cour de la rue du Pré-Saint-Gervais, non loin de la Place des Fêtes, à Paris, qu’André Aladinian a appris vers « ses 7 ou 8 ans » les rudiments de la cordonnerie, parmi une dizaine d’ouvriers et d’ouvrières, « tous arméniens« .

Chaque jeudi, avant ses leçons à l’école arménienne, dans l’enceinte du parc des Buttes-Chaumont tout proche, il s’initiait au « cousu Blake » ou maniait le marteau, la « tige » — le dessus de la chaussure —, les “semences” — ces petits clous que l’on tient coincés entre les lèvres —, et même la lourde presse à découper le cuir. Plus tard, adolescent, il a hanté avec délices, sous prétexte de relations clientèle, les cabarets de Pigalle que son père fournissait en escarpins pailletés, ou arpenté les ruelles pentues autour du métro Télégraphe pour collecter les « tiges » cousues à domicile par les mécaniciennes.


Noubar Aladinian avec ses employés, après la guerre, dans l’atelier du 40 bis rue du Pré-Saint-Gervais © Collection particulière André Aladinian. Droits réservés

De l’enfance de son père, en Turquie, à Chabine Kara-Hissar, non loin de Trébizonde, sur la mer Noire, André ne sait pratiquement rien, sinon qu’elle a brutalement pris fin en 1915, alors que Noubar se trouvait « probablement » dans sa dixième année. Il sait qu’avec la majorité des Arméniens de cette petite ville, sa famille paternelle s’est réfugiée dans la montagne et a tenté de résister, les armes à la main, puis qu’ils ont presque tous été massacrés. « Une des très rares choses que mon père a racontées, c’est qu’avant de mourir, son père, blessé par une balle turque, lui avait donné sa montre gousset en souvenir de lui, mais ensuite, pendant quatre ans, il a vécu dans la rue, complètement livré à lui-même, et on la lui a volée« . Recueilli en 1919 par l’un des nombreux orphelinats créés après la guerre pour les enfants arméniens rescapés, Noubar y retrouve sa soeur Siranouch, et à ses 18 ans, émigre avec elle en France, où il débarque en 1923, à Marseille.

André a hérité des quelques photos prises à l’orphelinat, du passeport paternel et même de la facture de la machine à coudre achetée dans les années 1930 par le frère et la soeur pour coudre à domicile des petites culottes, que Noubar vend sur les marchés le dimanche. « Il travaillait aussi à la chaîne, chez Citroën, mais il s’est fait virer pour avoir appelé à la grève en 1936. C’est là qu’il est passé à la chaussure« .

André Vrej (« vengeance » en arménien) est né trois ans après, quelques jours après le départ de Noubar pour le service militaire. La famille vit loin de Belleville, dans un autre des « ghettos arméniens » de la région parisienne, la rue Beauséjour, à Sarcelles, à la lisière des champs.

De la rencontre de ses parents, il ne sait rien non plus, mais présume que ce fut un mariage arrangé, comme il y en eut beaucoup dans la communauté. Sa mère Anna, et sa grand-mère, d’abord réfugiées à Alep, en Syrie, après le massacre d’une partie de leur famille, étaient venues rejoindre un oncle à Paris, « le seul tapissier arménien du Faubourg Saint-Antoine« .

« C’était quelqu’un d’extraordinaire, ma grand-mère. C’est elle qui m’a élevé les premières années, parce que ma mère courait à droite à gauche pour trouver de quoi nous nourrir. Elle ne parlait que le turc et elle me l’a appris. Je la vois toujours en train de descendre notre rue, le long des bicoques et des jardins, en m’appelant « Vrej, Vrej », avec son moulin à café, sa cigarette roulée et son grand tablier« .

Devenu grand, André Vrej Aladinian s’est lancé, à son tour, dans les affaires (« mais pas dans la chaussure« ) et ce n’est qu’à sa retraite, il y a quinze ans, que les fantômes de l’histoire familiale l’ont rattrapé, longtemps après la mort de ses parents. Depuis, il lit et transmet avec passion tout ce qui touche à l’histoire des Arméniens de Turquie et à la manière dont elle s’est brutalement interrompue, voici un siècle. Mais s’il reconnaît que cet héritage plein de silences le hante parfois, il interprète avec légèreté son redoutable prénom. « En français, ça paraît terrible, mais en réalité, c’est plutôt banal. Nos parents n’avaient pas l’esprit de vengeance. Ce qu’ils voulaient, c’était sortir la tête de l’eau et mettre leur famille à l’abri du besoin. Je pense que pendant la guerre, mon père avait perdu cette rage de rebondir.

Quelque chose en lui était brisé. Pourtant, sa fierté d’avoir sa propre affaire, de s’en être sorti, était très forte. En 1957, il a vendu l’atelier pour ouvrir un magasin de chaussures à Saint-Denis, dans un immeuble qu’il avait acheté. L’argent, il s’en fichait. Ce qu’il aimait par dessus tout, c’était se tenir debout, tout droit, devant la porte de sa boutique« .

Irène Berelowitch

 

A rapporté l’agence de presse « histoire.immigration ».

 

 

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