L’église de Mar Yaʽqoub (Saint-Jacques) de Nisibe

La ville de Nusaybin, Nisibe en français, se trouve à la frontière entre l’Arménie historique  et la Syrie face à la ville de Qamishli. Elle a longtemps occupé une position géographique stratégique, car elle se tient sur une voie de communication naturelle qui passe au pied du plateau montagneux du Tur Abdin, à la limite nord de la grande plaine de Mésopotamie, qui s’étend entre le Tigre et l’Euphrate.

Un peu d’histoire

Nisibis, la ville antique est connue par les sources textuelles antiques depuis l’époque assyrienne – la première mention de ce toponyme remonte à 910 av. J.-C. Elle a joué un rôle commercial et militaire de plus en plus important à partir de l’époque hellénistique, puis dans la rivalité politique et économique entre les deux pouvoirs romain et orientaux – parthe et sassanide – qui se disputèrent la Mésopotamie jusqu’au VIIe s. Aujourd’hui, nous ne connaissons cependant que de rares vestiges de la ville antique.

Un monument d’une importance exceptionnelle

L’église de Mar Yaʽqoub est entrée dans la littérature archéologique à la fin du XIXe s. De la fin du XIXe s. au début des années 2000, l’édifice présentait un aspect massif, dû à la reconstruction de son toit. Il était accessible, entretenu mais encore enterré sur ses trois autres côtés par l’accumulation des terres et des destructions de la ville antique et médiévale. À partir de 2000, les institutions locales ont pris conscience que pour protéger ce monument exceptionnel, il fallait le mettre en valeur et le rendre accessible et visible. Des fouilles ont donc été entreprises par l’université de Diyarbakir et les services archéologiques régionaux autour de l’église jusqu’à en dégager un ensemble de vestiges de 3500 m2.

Une importance particulière.

Jacques de Nisibe

Sur le plan de l’histoire religieuse, cette église – bien qu’on n’y célèbre plus de messe, demeure le lieu de commémoration dédié à Jacques de Nisbe – Mar Yaʽqoub en syriaque. Jacques a été le 1er évêque métropolite de Nisibe, le fondateur de la première église de la ville, entre 313 et 320, après que l’Édit de tolérance de Constantin a donné aux chrétiens la liberté de culte et celle de construire des églises. Jacques est renommé également grâce aux Hymnes d’Éphrem le Syrien, grand théologien de langue syriaque, qui en a fait le « Père de Nisbe », le guide spirituel et le protecteur des habitants. C’est donc une figure historique et religieuse très significative du IVe s., siècle au cours duquel l’Église accompagne l’évolution de la société antique et pendant une période difficile où les habitants de Nisibe ont subi plusieurs sièges. Ce saint appartient donc à la tradition syriaque mais aussi à celle des communautés arméniennes. De nos jours, encore, le culte rendu à saint Jacques est vif, et les visiteurs sont guidés par Daniel, le gardien de l’église, dans la crypte située sous la nef occidentale où se trouve, selon la tradition, son tombeau – un beau sarcophage antique.

 

Un des plus anciens lieu de culte chrétien

Mar Yaʽqoub est également un monument significatif pour l’histoire et l’épigraphie de la Mésopotamie. La façade sud présente une densité d’inscriptions assez rare : notamment une belle dédicace en grec. L’inscription grecque mentionne la construction d’un baptistère par Vologèse, 3e évêque de Nisibe. La date de la construction inscrite pour cette façade est 359 soit le milieu du IVe s., ce qui fait de la partie ancienne de Mar Yaʽqoub un des plus anciens lieux de culte chrétiens encore debout, après la Maison chrétienne découverte à Doura-Europos (Syrie) et datée du début du IIIe s.

Le décor 

Enfin le décor de Mar Yaʽqoub est considéré comme un joyau de l’art proche oriental : l’exemple d’un apogée technique et stylistique de l’art syro-mésopotamien entre la fin du paganisme et le début de l’art chrétien. La nef occidentale de l’église actuelle a en effet conservé tout son décor. Chacune des huit portes est ornée de frises sculptées qui décline un thème végétal, chaque fois différent, soit, au total, seize variations composées d’entrelacs de rinceaux, de gerbes ou de fleurs. Les encadrements de portes sont formés de rinceaux ou de bouquets, qui jaillissent d’un petit vase posé sur une colonnette, sculptés sur les montants et se rejoignent au centre du linteau. Au-dessus les linteaux présentent un décor opulent avec des motifs circulaires bien agencés, tandis qu’au registre supérieur les doubles baies sont décorées d’un rinceau de vigne ou d’acanthe. Le réalisme de la sculpture des vases et le naturalisme des rinceaux atteignent une qualité exceptionnelle. Ce répertoire iconographique a inspiré le décor de nombreuses églises dans le Tur Abdin. À l’intérieur de l’église Mar Yaʽqoub, on retrouve ces doubles baies liées à un bandeau continu qui fait le tour de la salle à abside avec un décor de rinceaux de vigne jaillissent de petit vase placé à la base des arcs, symbole de l’Eau de Vie, présent aussi sur la mosaïque de Mar Gabriel. La salle est remarquablement conservée jusqu’au niveau de la coupole reconstruite au XIXe.

Sur un des linteaux de la façade nord, le décor reprend de manière très élaborée le motif du vase et des rinceaux, et on y peut déceler, en dépit des cassures, la tête d’un volatile et ailleurs les pattes d’un second oiseau. Ces oiseaux sont présents dans toutes les frises de rinceaux, isolés ou par paire, picorant les grappes de raisins ou associés au motif du vase. Ils symbolisent les fidèles se nourrissant de parole divine.

Les liens entre communautés.

Dans la mosquée à proximité Zayn Al-Abidine, dans la partie la plus ancienne, sans doute de la période marwanide, la niche du mihrab présente d’ailleurs un décor de vigne, évocation des rinceaux de Mar Yaʽqoub, et qui révèle les liens entre la mosquée et l’église dans l’esprit des habitants de la région.

Justine Gaborit, Chercheur associé, mission d’études documentaire de Nisibe
Extrait de la conférence présentée le 06/02/2014 à l’Institut du monde arabe lors de la « Table ronde Patrimoine des chrétiens d’Orient, une richesse à faire connaître » organisée par l’Œuvre d’Orient.

http://www.narthex.fr/blogs/le-patrimoine-des-chretiens-dorient/l2019eglise-de-mar-ya-qoub-saint-jacques-de-nisibe

 

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