La bataille de Deir Ez Zor, un exemple de la guerre moderne

Largement oubliée dans le conflit syrien, Deir Ez Zor est une ville emblématique dans la lutte ayant opposé rebelles et loyalistes syriens, et maintenant Etat islamique aux forces loyales au président Bachar El-Assad.

Située sur le cours de l’Euphrate, la capitale de la province du même nom était une ville de 300’000 habitants avant la guerre.

Contestée entre les rebelles et le régime syrien, la province est le théâtre d’une lutte importante en 2012 pour le contrôle de ses ressources pétrolières, les plus importantes du pays. Les rebelles, composés à l’origine des brigades de l’armée syrienne libre, suivent l’évolution du conflit et sont rejoints de plus en plus par des mouvements islamistes, puis par le front de la victoire (Jabhet al-Nosra), l’affilié syrien d’al-Qaïda.

En moins d’une année, ce groupement de circonstance chasse les forces loyalistes de la majorité de la province, exception faite du chef-lieu, des bases militaires immédiates, de l’aéroport militaire adjacent et de quelques villages environnants.

La ville, divisée entre forces loyalistes et rebelles, voit ces derniers progresser un temps, pour ensuite s’enliser dans des combats de rue et de positions interposées. Le régime décide quoiqu’il en soit de conserver ses troupes dans la ville, ceci étant donné la position stratégique de Deir Ez Zor, son aéroport adjacent et pour des raisons politiques : abandonner la capitale provinciale serait entériner sa perte de souveraineté dans la province.

Une bataille emblématique

La bataille de Deir Ez Zor est emblématique, en le sens qu’elle illustre de façon pertinente la dynamique de l’insurrection syrienne. En particulier, dans de la mue d’une contestation pacifique à armée jusqu’à la prise de pouvoir par l’Etat islamique. Elle indique la transformation de la manœuvre stratégique et du combat au sol et illustre également le retour des dynamiques tribales.

L’Etat islamique prend le contrôle de la ville le 14 juillet 2014, après avoir expulsé ses rivaux de toute la province. Renforcé par les véhicules et l’équipement de l’armée irakienne capturés à Mossoul, les djihadistes de l’EI mettent en déroute les rebelles et les contraignent à la fuite – ou l’anéantissement – dans un combat qu’ils ne peuvent pas gagner. Majoritaire, Le front de la victoire opère un repositionnement stratégique massif et transfère la quasi-totalité de ses forces dans la province d’Idlib.

Les villes tombent les unes après les autres. L’EI, auréolé de sa victoire contre l’armée irakienne de mi-juin 2014, profite d’un élan stratégique où il remporte des victoires quasiment sans combattre. Lorsque les combattants adverses ne lui prêtent pas allégeance, ils sont détruits impitoyablement.

Cette stratégie gagnante va lui permettre de contrôler la province de Deir Ez Zor en un temps record. Comme la plupart des rebelles passent sous sa bannière ou fuient, l’EI encercle rapidement le nord la partie de la capitale provinciale encore sous contrôle de la rébellion.

Après avoir tué le commandant local du front de la victoire le 14 juillet 2014, les djihadistes se rendent maîtres de la partie rebelle de la ville et prennent les positions de combat qu’occupaient leurs précédents occupants. Une partie d’entre eux va plaider allégeance au groupe ultra-radical, alors qu’une autre va simplement cesser le combat.

Dès le 15 juillet, régime et Etat islamique se retrouvent enfin face-à-face, après un peu moins d’une année de cohabitation sans combats directs. Il est reproché au régime syrien d’avoir assisté l’Etat islamique dans son expansion. Ce dernier, dans une logique stratégique, a en effet ciblé les rebelles à toutes les occasions où l’Etat islamique se retrouvait aux prises avec d’autres forces. Ailleurs, les deux adversaires ont sensiblement évité le combat et se sont concentrés sur leurs buts stratégiques propres. Avec la capture de la province de Deir Ez Zor et celle de larges territoires en Irak, ces deux forces vont s’affronter.

Carte de situation

Historique

Le 14 juillet, l’armée syrienne profite du chaos entourant la prise de la ville pour étendre son contrôle à un village et un hameau au nord-ouest de ses positions. Conscient de la valeur stratégique de l’aéroport, l’Etat islamique y déclenche le 18 juillet déjà une attaque, sans succès. La situation n’évolue plus jusqu’en septembre. Entretemps, l’EI a conquis (voir carte) les dernières bases du régime à l’intérieur de son territoire : la division 17 le 26 juillet, le régiment 121 le 27, la brigade 93 le 8 août et la base aérienne de Taqba le 24. Quand les combats recommencent, Deir Ez Zor est l’unique poche loyaliste dans la zone contrôlée par l’Etat islamique.

L’EI réattaque l’aéroport le 2 septembre depuis le nord, et le 3 depuis l’est mais ne parvient pas à pénétrer dans les défenses adverses. S’ensuit une incursion dans un quartier loyaliste au sud-est – repoussée – qui débouche le 6 septembre sur la reprise de 400m d’habitations par l’armée arabe syrienne. Celle-ci fait échouer une deuxième incursion au nord de la ville et un autre assaut sur l’aéroport le 8 septembre.

Conscient des dangers de l’Etat islamique (en particulier de ses combattants et des matériels capturés), l’armée syrienne fait sauter le pont reliant la ville à la rive est. Le trafic véhicule est désormais interrompu et l’EI doit trouver des moyens logistiques de substitution : ce sera une passerelle pour piétons ainsi que des bateaux pour le transport de marchandises. Le régime essaie un assaut urbain dans l’ouest de la ville le 26 septembre mais n’enregistre aucun gain tactique.

LE GÉNÉRAL ISSAM ZAHREDDINE

Le général Issam Zahreddine entouré de son garde du corps

Druze, le major général Issam Zahreddine est une figure importante des troupes loyales à Bachar el-Assad. Né en 1964, il entre à 18 ans dans les milices du parti Baas. Nommé ensuite officier dans l’élite des forces blindées à 21 ans, il intégre la très prestigieuse garde républicaine trois ans plus tard.

Quand les manifestions éclatent en 2011, il prend part à la répression à Harasta (près de Damas). Il est alors brigadier général dans la 104e brigade républicaine, celle commandée par Bachar el-Assad avant sa nomination à la présidence.

Prévu pour mener l’encerclement d’Alep en octobre 2013, il est affecté au secteur de Deir Ez Zor suite à la mort du général en place. Dans l’année, il accède au grade de major général.

Proche de ses hommes, cultivant l’image d’un homme fort, Issam Zahreddine combat régulièrement avec ses soldats. Il est vu régulièrement manger, chanter, et discuter avec ses troupes. Extrêmement populaire au sein de sa brigade, il constitue pour l’opposition la deuxième tête à abattre après Bachar el-Assad.

Offensive loyaliste d’octobre

October

Avec l’arrivée d’un contingent de 600 gardes républicains de la 104e brigade parachutiste et 90 véhicules le 5 septembre, le général Zahreddine dispose enfin de l’effectif suffisant pour passer de la défensive à l’offensive. Zahreddine va tenter d’encercler la ville et dans une logique d’attrition, forcer la reddition des défenseurs. Le régime avait appliqué avec succès cette tactique à Homs en 2013 : un mur avait été érigé autour de la zone tenue par les rebelles, provoquant la réduction de la poche l’année suivante.[1]

Après un assaut réussi dans le secteur sud-ouest de la ville le 13 octobre, l’offensive commence le lendemain par le franchissement[2] d’un gué par les chars lourds et légers sur Hawijet Sakr. Ceux-ci progressent ensuite en terrain rural suivis immédiatement par l’infanterie. Les fantassins nettoient les habitations, soutenus par le feu des chars et poussent avec ce procédé répété d’habitation en habitation. L’adversaire tente d’amener des renforts de la ville qui sont stoppés par les bombardements aériens.

Du 21 au 25 octobre, l’Etat islamique tente de faire diversion en lançant une série d’assauts au sud-est de la ville, qui échouent en raison de l’intervention rapide de l’aviation loyaliste. Cette tentative d’alléger la pression sur Hawijet Sakr n’empêche pas la sécurisation de l’unique pont reliant l’île à la partie tenue par les djihadistes le 27 octobre par les forces régulières.

Loyalistes : donnée d’ordre du général Zahreddine sur une photographie aérienne tirée de google maps [3]

Sur le point de se faire complétement encercler, l’Etat islamique déclenche un assaut le 29 octobre contre le champ gazier d’al-Shaer (voir première carte) dont les djihadistes assurent le contrôle complet le 31. L’Etat islamique utilise alors sa profondeur stratégique pour menacer les routes d’approvisionnement du régime et détourner ses réserves. Celui-ci recapture l’ensemble des sites d’extraction le long du mois de novembre, mais ces forces auraient pu être judicieusement utilisées dans la finalisation de l’encerclement de Deir Ez Zor.

Offensive de l’Etat islamique de décembre

S’assurant de l’effet de surprise après un mois sans évolution, les djihadistes partent à l’attaque des quartiers sud au crépuscule du 1er décembre, et continuent leur assaut le 2. Ce jour-ci et le 3, des drones sont observés au-dessus de l’aéroport et de la ville. L’Etat islamique donne alors l’assaut sur trois axes. La première force pénètre les défenses à Al-Mariyah au sud-est, et continue sur un deuxième axe en prenant plusieurs quartiers d’habitations à Al-Jaffra, alors que les positions djihadistes sur Hawijet Sakr donnent la charge générale. La poussée est de telle puissance que les forces loyalistes ne reprennent le contrôle de la situation que de peu.

Issam Zahreddine décide très vite de raccourcir ses lignes à Hawijet Sakr et redéploye l’essentiel de ses unités au nord – nord-est de l’aéroport, mais ne parvient pas à contenir la poussée qui abouti le matin du 4 à la prise d’Al-Mariyah et d’Al-Jaffra. 24 réguliers sont faits prisonniers et décapités dans le village par l’Etat islamique, qui lance ses premières forces contre l’aéroport, sans succès.

Zahreddine profite de stabilisation des fronts pour déclencher une contre-offensive qui repousse l’adversaire sur ces positions précédentes. Malgré l’intervention de l’aviation syrienne, l’Etat islamique réussit à établir une tête de pont sur la rive ouest en soirée – la possession de cette rive témoigne de la capacité de l’Etat islamique à coordonner des assauts avec des moyens amphibies.

Un T-55 prévu pour une opération suicide est préparé par des combattants de l’Etat Islamique [4]

Celui-ci déclenche le soir du 5 décembre deux attaques visant à encercler l’aéroport et à couper toutes ses lignes de communication : un assaut est lancé depuis les quartiers les plus au sud par l’EI qui prend les fortifications loyalistes sur le mont. Dans le même temps, une force capture la base missile située au sud-est de l’aéroport. Les djihadistes vont le bombarder à partir des positions situées entre ces deux points, alors qu’une autre attaque est lancée contre l’aéroport depuis l’est.

Suite à une contre-attaque rapide, l’armée arabe syrienne a déjà recapturé une partie d’Al-Mariyah pendant la journée du 6. Les bombardements aériens frappent les positions ennemies sur la base missile et le mont, où est utilisé un agent chimique industriel, la chlorine, pour stopper les djihadistes. Le lendemain, l’aviation syrienne chasse ceux-ci du mont et de leurs positions de feu, pour les déloger ensuite le 8 de la base missile.

L’Etat islamique poursuit sa poussée du 6 au 9 décembre sur l’aéroport, avec une spectaculaire attaque le 10 à minuit au moyen d’un T-55 suicide (avec 6 tonnes d’explosifs) qui se fait détonner à proximité immédiate de l’aéroport, ouvrant le chemin à l’infanterie  légère[5]. L’attaque échoue, mais les djihadistes ont pénétré comme jamais dans le dispositif de l’armée arabe syrienne, qui ne reprend ses positions que le lendemain matin avec un appui aérien.

Capitalisant sur l’épuisement adverse et les pertes importantes des djihadistes, Zahreddine déclenche une opération-éclair qui chasse l’adversaire d’Al-Jaffra. L’Etat-islamique utilise de nouveau ses capacités amphibies pour reprendre le terrain perdu mais est freiné par l’aviation et son manque de véhicules. Les djihadistes montent de nouveau à l’assaut de l’aéroport le 12 et 13 décembre, sans succès. Pendant ce temps, les forces régulières poussent de nouveau dans Al-Mariyah et recapturent 80% du bâti. L’armée arabe syrienne repart à l’assaut le 18 et sécurise la zone entre Al-Mariyah et la base missile. A la suite d’une dernière attaque sans succès de l’Etat islamique le 19 décembre, l’offensive s’achève sans réels gains stratégiques.

L’armée arabe syrienne a montré sa résilience face au mode hybride de combat de l’Etat islamique. Son aviation s’est révélée apte à sécuriser rapidement des positions sensibles ou repousser l’adversaire en temps voulu (la proximité de l’aéroport s’est montrée déterminante à cet effet). L’Etat islamique, malgré des effectifs importants et son accès à des réserves pendant 20 jours d’offensive et l’utilisation de 13 (ou plus) attaques suicides, se retrouve alors en échec, – échec qui s’ajoute à l’enlisement de son assaut sur Kobane.

Contre-offensive loyaliste

C’est une armée arabe syrienne épuisée qui émerge de l’offensive de l’Etat islamique. Néanmoins, elle ne manque pas d’approvisionnement (cargo aérien le 3 décembre, convoi motorisé le 8). Après une première incursion infructueuse en terrain urbain le 21 décembre, les forces syriennes se figent dans le statut quo pendant un mois.

Jusqu’au 22 janvier, l’armée arabe syrienne ne fera plus que de répondre à la menace et de la neutraliser. Le 24 décembre, une incursion de l’Etat islamique sur le point d’appui de Jabal Al-Shardeh (cote importante) est repoussée. Du 2 au 4 janvier, la base de la 137e brigade est prise d’assaut sans succès en raison notamment du champ de mines qui protège les installations sur ses bords extérieurs. Une autre attaque ingénieuse à Al-Baghiliyah (sur trois axes) est mise en déroute le 3. Le 4, c’est au tour de la localité d’Ayash d’être prise à partie : l’Etat islamique parvient à s’emparer du nord du village et commence un siège de deux semaines de la tour radio.

Tranchées, et positions de combat au nord de l’aéroport

L’Etat islamique tente le 11 de prendre possession de la tour, mais l’aviation syrienne en décidera autrement. L’assaut continue jusqu’au 14 sur le flanc nord de la localité d’Ayash (déjà partiellement occupée) sans réussir à pénétrer les défenses régulières. L’Etat islamique revient à la charge sur le flanc de l’aéroport le 12 dans un assaut qui se disloque en raison d’un champ de mines récemment posé. L’option de l’action urbaine dans les lignes sud est expérimentée le 14 janvier mais déjouée par l’aviation. Les 16 et 17 (les 6 et 7e attaques), une incursion s’approche de la localité d’Ayash mais est repoussée. Le flanc nord de l’aéroport est de nouveau visé le 20 sans parvenir à faire de dégâts.

Le 22, l’armée syrienne reprend de l’activité au nord et établi un cordon de sécurité autour de la tour radio. Capitalisant sur cet élan, les loyalistes vont enregistrer victoire après victoire dans les trois prochains mois. Avec des forces limitées et panachées (voir encadré), Zahreddine va choisir de privilégier l’offensive en terrain ouvert dans lesquels l’aviation et les blindés en coordination avec l’infanterie légère peuvent dégager leur plein potentiel. C’est les zones rurales et le désert qui seront privilégiées.

Le 27, l’Etat islamique est totalement chassé d’Al-Mariyah, suivi du hameau à l’est de la localité le 2 février. Après que les bombardements aériens aient préparé le terrain, le champ pétrolier d’Al-Thayyam tombe le 12. Les djihadistes sont ensuite expulsés d’une partie d’Ayash le 16, et la grande majorité de deux quartiers urbains sont sécurisé à Deir Ez Zor le 25 après avoir repoussé une attaque adverse. L’aviation syrienne prouve de nouveau sa valeur en mettant en échec une incursion de trois jours sur le coté est de l’aéroport (la plus dangereuse depuis le décembre).

L’usine électrique et la base du champ pétrolier d’Al-Thayyam sont capturés un mois plus tard le 29 mars. L’aviation brise de nouveau le 4 avril une offensive de l’Etat islamique au nord de la ville et un drone survolant la ville est abattu le 15. Pour terminer, les forces régulières prennent le contrôle de 80% d’Hawijet Sakr au moyen d’une poussée au nord le 20 avril. Dans le même temps, les djihadistes de l’Etat islamique font diversion à Al-Jaffra et dans les quartiers sud mais n’enregistrent pas de gains tactiques.

ORDRE DE BATAILLE AU 1 AVRIL 2015 (SANS LES TUÉS)

Forces syriennes (dans l’ordre chronologique)

  • Contingent de le 137e brigade mécanisée, extrêmement diminuée après quatre ans de conflit. La 137e est la brigade d’attache de Deir Ez Zor ;
  • Forces nationales de défense (500 soldats[6]), milice servant à l’occupation du terrain conquis ;
  • Contingent de la 104e brigade blindée de la garde républicaine (2000 soldats[7]). La 104e brigade est une unité d’élite de l’armée arabe syrienne ;
  • Milice de volontaires « Sécurité nationale »[8] opérant à Deir Ez Zor ;
  • Combattant tribaux de la tribu Shaitat (200[9]) ;
  • Comités de défense populaire, opérant surtout en milieu rural[10].
  • Contingent de la 18e division blindée.[11]

Forces aériennes

  • 8e escadron équipé de MiG-23, MiG-25BN, L-39, Mi-24 et Mi-8/17[12];
  • 819e escadron équipé de Su-24M2 (via la base de Tiyas).[13]

Etat islamique (dans l’ordre chronologique)

  • 3000[14] hommes, de qualité et loyauté très variable (suivant les ralliements), plusieurs renforts[15] ;
  • Miliciens issus de la conscription obligatoire[16] ;
  • Bataillons de l’armée syrienne libre ayant prêté allégeance contre munitions.[17]

Poussée de l’Etat islamique de mai

ISIS May Offensive

Après près de deux mois et et demi sans incursion de l’Etat islamique sur l’aéroport, celui-ci lance une large offensive en deux phases, qui s’effectue en synchronisation avec un assaut sur la base aérienne de Kuweires[27] à l’est d’Alep.

Suite à une attaque à la voiture suicide le 6 mai dans les quartiers sud de la ville, les forces djihadistes évaluent les défenses de l’adversaire. Après le redéploiement du général Zahreddine et de 104ebrigade républicaine à la Ghouta orientale (campagne de Damas, quatre assauts sont lancés le 8. Ils débouchent, à l’ouest, par la prise d’une partie de blocs d’habitations, au sud, par une progression dans les quartiers industriels, à l’est, par la capture de la moitié d’Al-Mariyah, et à Hawijet Sakr, par la reprise de la partie nord de la ville. Malgré l’utilisation de l’aviation combinée à l’artillerie, les loyalistes sont surpris par la poussée soudaine de l’adversaire et reculent sur plusieurs fronts. Le soir du 8 et la nuit du 9, l’Etat islamique capitalise sur ses assauts de la journée et tente de pénétrer les défenses de l’aéroport sans y parvenir.

La deuxième phase de l’assaut débute le 11 par une série d’escarmouches à Hawijet Sakr qui se poursuit le 12 par le retrait des forces gouvernementales de l’ile. A Al-Jaffra, les quartiers nord sont repris le 12, tandis que les loyalistes sont contraints d’abandonner la base missile le 13. Malgré l’absence de la 104e brigade, les forces syriennes parviennent à garder le contrôle de l’aéroport lors de des attaques le 12 et 14. La situation inquiète suffisamment le régime syrien pour renvoyer la 104ebrigade républicaine le 14 avec l’objectif de repousser et reprendre le terrain perdu, en espérant que l’aura du général Zahreddine soit suffisant pour compenser un moral bas suite à l’expulsion des forces loyalistes d’Hawijet Sakr.

Analyse

Au terme de neuf mois de combats, on observe que le régime et Etat islamique ont tous deux cherché à couper les routes d’approvisionnement de l’adversaire, que cela soit au niveau terrestre ou par des frappes aériennes – dans l’optique d’asphyxier ses ressources en hommes et de provoquer l’attrition de son ravitaillement.

Chez les loyalistes, le peu de forces disponibles a défini le mode d’opération : exposer le moins possible ses flancs, rapprocher l’ennemi, le déséquilibrer, et l’épuiser, puis poursuivre en asséchant ses ressources à disposition.

Chez l’Etat islamique, la tendance a été de tenter de capturer le point d’appui principal avec l’idée de capitaliser sur son élan pour pousser l’adversaire à la fuite, et ensuite le pourchasser. Pour l’Etat islamique, la prise de Deir Ez Zor assurerait ses communications entre Al-Raqqa (capitale) et ses possessions irakiennes, tout en facilitant l’accès à la campagne de Homs où il possède plusieurs marches. En conquérant l’aéroport, il pourrait disposer d’aéronefs et – par-dessus tout – obtenir un regain d’attention médiatique qui lui est nécessaire.

UNE RÉALITÉ MÉCONNUE, LE FACTEUR TRIBAL : LE CAS DES SHAITAT

La tribu des Shaitat dénombre entre 70’000 et 82’000 membres selon les sources. Localisés entre les villes de Mayadin et Hadjin (sud est de la province de Deir Ez Zor), les Shaitat sont une des premières tribus qui s’arment contre le régime lorsque le conflit tourne à la lutte armée en 2012.

Quand l’Etat islamique capture la province en juillet 2014, il obtient des sheiks (chefs tribaux) Shaitat l’acception de son autorité contre une promesse de paix, qui fera long feu. Le 30 juillet, l’EI arrête 3 membres de la tribu à Al-Kishkieh. Une émeute se déclenche en réponse à la violation des usages tribaux dans laquelle 9 combattants de l’EI sont tués.

L’EI régit immédiatement en décrétant les villages d’Al-Kishkieh Abu Hamam, et Graniej « zone militaire ». Les Shaitat s’arment et repoussent le groupe djihadiste dans un premier temps, pour être ensuite écrasés le 11 août. Le village d’Abu Hamam est passé au fil de l’épée, les deux autres localités recapturées. 1200 personnes ont pris la fuite et 620 sont mortes dans les combats. 300 autres seront exécutés le 13.

Le 26 novembre, les sheiks en fuite trouvent un accord avec l’EI : le retour dans leurs villages leur est accordé, à la condition d’avoir toutes leurs armes confisquées, de payer un impôt en kalshnikov par tête, d’avoir un couvre-feu et d’accepter la juridiction sans condition de l’EI.

Le 15 décembre, 200 membres tribaux (certainement mécontents et voulant se venger) arrivent à Deir Ez Zor où ils s’engagent aux cotés du régime. Après deux mois de participation aux combats, leur entrainement effectif commence le 14 janvier pour une période de trois mois, au terme duquel ils rejoindront les forces nationales de défense. Le régime se révèle capable de clémence quand la situation et ses intérêts l’exigent. Pour prouver sa bonne foi, il fait libérer à Damas plusieurs détenus Shaitat, pendant que les combattants tribaux se battent aux cotés de l’armée régulière.

Synthèse et conclusion

La bataille de Deir Ez Zor s’inscrit dans le conflit syrien comme un modèle de celui-ci pour plusieurs raisons :

– Elle reflète l’évolution du conflit avec la capture des zones rurales et le repli des forces loyalistes vers les villes ainsi que la prise de contrôle de l’Etat islamique dans les régions où les rebelles n’on pas pu lui opposer des forces suffisantes et bien équipées ;

– Elle témoigne de la réduction progressive des forces gouvernementales au fil du conflit, stoppant certaines poussées par manque d’effectifs (plus de réserve), ne pouvant alors pas exploiter le dispositif adverse.- Elle souligne un aspect méconnu de la géographie du conflit : le désert syrien dans lequel le contrôle territorial ne s’exerce pas directement, mais plutôt par la maîtrise des voies de communication[18] ;

Au niveau stratégique :

– Elle illustre la thématique du contrôle des ressources (champs pétroliers) comme étant  centrale (revenus et manœuvre) pour les belligérants ;

– Elle consacre le contrôle aérien total des forces gouvernementales comme facteur crucial pour la conduite des opérations face aux acteurs non-étatiques. Et pour ceux-ci, l’importance de la nuit et des mauvaises conditions météo dans l’articulation de la manœuvre ;

– Elle montre que les aéroports doivent être défendus pour leur position stratégique et la projection de forces ;

– Elle consacre l’importance des forces morales sur les forces matérielles, l’adversaire en disposant le plus prenant une position de force (opérations psychologiques, chef charismatique, acceptation du martyre potentiel) ;

Au niveau tactique :

– Elle souligne l’importance des bombardements – celui du pauvre, le véhicule suicide (blindé) – et les frappes aériennes comme outils indispensables pour percer ou contenir l’adversaire ;

– Elle met en évidence l’utilisation de moyens modernes / technologiques (google maps, smartphones, drones, augmentation des flux informationnels) au côtés de rudimentaires / anciens (tranchées, tunnels, chars datant jusqu’il y a 60 ans) dans une hybridation constante ;

– Elle reflète la tendance grandissante du recours au feu indirect pour économiser les forces (artillerie, roquettes) ;

– Elle met en évidence le recours fréquent à la chlorine par le régime lorsque ses positions sont en danger ;

– Elle fournit un exemple de la doctrine de bombardement du régime (notamment avec les bombes baril) des quartiers d’habitations tenus par l’adversaire, pour ensuite engager les blindés avec une menace réduite ;

– Elle illustre la présence croissante de fabrication d’armes maison (canons artisanaux, lanceurs maison) le bricolage de circonstance sur les véhicules ou ailleurs en fonction de la menace ;

– Elle indique la pertinence renouvelée des blindés (feu et mouvement), des mines comme interdicteurs et signale l’émergence des véhicules pickups comme équipement indispensable (multi-rôles, rapides et faciles à modifier) ;

Appendices

EMPLOI DES VÉHICULES SUICIDES

Déployés de manière unique ou collective, le véhicule fonce vers son objectif et le combattant-kamikaze se fait exploser le plus près du but. Utilisés de manière collective, plusieurs véhciules-suicides frappent une cible simultanémente sur plusieurs cotés (“swarming”), se succèdent sur un même but, ou combinaison des deux. L’enjeu pour l’attaquant est de paralyser le défenseur, pour y lancer ensuite son infanterie accompagnée des chars ou des pickups et nettoyer les positions ennemies restantes. Pour le défenseur, l’enjeu est de détruire le véhicule le plus loin possible ou le stopper et ainsi déclencher une explosion à distance de ses positions de tir. Dans ce cadre, le “swarming” est une menace dangereuse en raison de la difficulté de neutraliser plusieurs cibles à la fois.

Attaque d’un véhicule suicide blindé (T-55) recouvert d’explosif. Celui-ci s’approche du bâtiment adverse et les défenseurs sont en état de grand stress et ont probablement fui leur position de tir après un tir de RPG-7 raté.[7]

Détonation de la charge du véhicule suicide blindé. Observez la puissance de l’explosion. La plupart des défenseurs sont soit morts, soit en état de sidération.

PROGRESSION DES CHARS ET DE L’INFANTERIE CHEZ L’ARMÉE RÉGULIÈRE

Sur Hawijet Sakr, l’armée régulère a pu appliquer la doctrine soviétique du feu et du mouvement. Soit les fantassins progressent derrière les chars, ou ils sont débarqués par des BMP qui font la navette. L’infanterie progresse ensuite sous couverture des chars et nettoye les points d’appuis qu’elle rencontre.

Avancée d’une colonne d’infanterie derrière un char[20]

Un groupe de fantassins s’apprête à nettoyer un bâtiment[21]

Dans le désert, les chars appuient l’infanterie dans la limite de leur manoeuvrabilité. Lorsque la vitesse est un facteur déterminant, les pick-ups sont engagés en groupe ou en appui-feu d’infanterie comme mitrailleuse lourde mobile. Dans le terrain (impraticable aux véhicules), l’infanterie se déplace par groupe de 5 à 7 qui n’emportent que des fusils d’assaut et un mitrailleuse comme appui-feu.   Ceux-ci se déplacent à 5-10 mètres d’intervalle, et sont rejoints par les véhicules dès que le terrain le permet.

Fantassins en terrain désertique plat, suivi d’un pick-up[22]

Patrouille loyaliste dans les valées au sud de Deir Ez Zor [23]

ILLUSTRATION DE L’USAGE DES TUNNELS DANS LE CONFLIT SYRIEN

Utilisé comme des mines ou boyaux de communication, les tunnels représentent des moyens sûrs pour atteindre l’adversaire ou s’abriter de ses attaques. Dans le cas ci-dessous, l’armée arabe syrienne a creusé un tunnel pendant plusieurs mois sous la « tour des enseignants » à Jobar (quartier de Damas). Plus d’une demi-tonne d’explosifs y est placé pour détruire le bâtiment[24], utilisé comme position de tir pour les snipers de l’opposition que les bombardements aériens n’ont pas réussi à atteindre. L’utilisation des tunnels s’impose comme une tactique indispensable pour interdire l’accès à une position tactique qui n’est pas capturable.

Le bâtiment ½ seconde après l’explosion de la mine. Notez le dégagement de gravats à la base.

Le bâtiment quelques 3 secondes après l’explosion. Seule un infime partie a résisté au minage.

MÉDIATISATION DES OPÉRATIONS PSYCHOLOGIQUES

Une constante du combat entre les forces de l’EI et les loyalistes est le recours aux opérations psychologiques. Les djihadistes de l’EI ont recours au spectaculaire dans les décapitations des soldats capturés, qui suivent toujours quasiment une phase où le groupe djihadiste essaye d’obtenir des aveux de culpabilité de ses victimes, pour ensuite les humilier. Les images sont ensuite diffusées en haute définition dans un délai très court sur les réseaux sociaux. Le régime présente régulièrement les corps de ses adversaires dans une configuration déshonorante (pantalons baissé, absence d’égards pour les morts), tout en rappelant que ceux-ci sont des « terroristes », « rats » et « rongeurs » ensuite médiatisés abondamment par les sources proches du régime (y compris sur Twitter et Facebook). Fait intéressant, des soldats des forces régulières ont fait publier quelques photos de têtes coupées à la suite de la publication de celles de leurs camarades décapités par l’EI.

Des corps des combattants de l’EI aux abords de l’aéroport sont chargés dans des bennes. Les camions vont ensuite parader dans la ville tout en klaxonnant.[26]

Les combattants de l’EI ont capturé un soldat de l’armée syrienne lors de l’attaque d’un poste de combat aux alentours d’Al-Jaffra. Il vont l’humilier puis le décapiter, pendant que la scène est filmée et aussitôt diffusée.[25]

Pour aller plus loin

[1] Le siège se conclut le 7 mai 2014 par leur départ. A la suite à d’un accord entre les belligérants, les rebelles sont évacués en zone tenue par l’opposition en l’échange du passage d’aide humanitaire à deux localités loyalistes encerclées au nord d’Alep.

[2]Deir Ezzor: SAA Operations in Saqer Island (Hawijah Saqer), 15 octobre 2014, https://www.youtube.com/watch?v=BiQw32vvcyA

[3]Deir Ezzor- SAA – SRG Ground Operations in Hawijah Saqer, 25 novembre 2014, https://www.youtube.com/watch?v=ki9trWksKPw

[4] WINTER, Charlie (3 décembre 2014). Syria: Islamic State VBIED operation in Deir ez-Zour province using a tank. https://twitter.com/charliewinter/status/540071504579657728

[5] Voir WICHT, Bernard (13 juillet 2014). EIIL : Une révolution tactique ?… ou l’infanterie légère à l’âge global in Theatrum Bell. http://theatrum-belli.org/eiil-une-revolution-tactique-ou-linfanterie-legere-a-lage-global/

[6] KOZAK, Christopher (Avril 2015) “An Army In All Corners” Assad’s Campaign Strategy In Syria in Middle East Security Report 26, Institute for the Study of War.

[7]The Battle for Deir ez-Zor Military Airport is Under Way; Scores of Islamic State Militants Killed, Al-masdar News, 2 septembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/battle-deir-ez-zor-military-airport-way-scores-islamic-state-militants-killed/ et Large Convoy of Republican Guard Reinforcements Arrive in Deir Ezzor; General Zahreddine Among the Men, Al-Masdar News, 5 septembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/large-convoy-republican-guard-reinforcements-enter-arrive-deir-ezzor-general-zahreddine-among-men

[8]Deir Ezzor: Villagers Revolt Against ISIS Throughout the Province, Al-Masdar News, 29 décembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/deir-ezzor-villagers-revolt-isis-throughout-province/

[9]200 Tribal Fighters have Reinforced the Military Airport, Al-Masdar News, 15 décembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/200-tribal-fighters-reinforced-deir-ezzor-military-airport/

[10]Assad is a new militias in Deir al-Zour, killing dozens of troops, El-Dorar, 5 novembre 2014, http://eldorar.com/node/62844

[11]Deir Ezzor: Syrian Army Advances South of the City, Al-Masdar News, 19 mars 2015, http://www.almasdarnews.com/article/deir-ezzor-syrian-army-advances-south-of-the-city/

[12] Battlefront Syria: Deir ez-Zor, Oryx blog, 7 décembre 2014, http://spioenkop.blogspot.co.uk/2014/12/battlefront-syria-deir-ez-zor.html

[13]The Syrian Arab Air Force, beware of its wings, Oryx blog, 15 janvier 2015, http://spioenkop.blogspot.ch/2015/01/the-syrian-arab-air-force-beware-of-its.html

[14]The Battle for Deir ez-Zor Military Airport is Under Way; Scores of Islamic State Militants Killed, Al-masdar News, 2 septembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/battle-deir-ez-zor-military-airport-way-scores-islamic-state-

[15]Deir Ezzor: ISIS Launches an Offensive of the Military Airport, Al-Masdar News, 4 décembre 2014, http://www.almasdarnews.com/article/deir-ezzor-isis-launches-offensive-military-airport/

[16]ISIS Issues Mandatory Conscription for the Men of Syria and Iraq, Al-Masdar News, 11 janvier 2015, http://www.almasdarnews.com/article/isis-issues-mandatory-conscription-men-syria-iraq/

[17] What did the organization “State” after failing to break into the Deir ez-Zor Airport?, El-Dorar, 6 février 2015, http://eldorar.com/node/69148

[18] « SCHOLL, Hans », 6 avril 2015, https://twitter.com/ver_scholl_en/status/585173581144915968

[19] “Victory from Allah and an Imminent Conquest” (Wilayah al-Khair [Deir Ez Zor]), 11 mai 2015, https://isdarat.org/10075

[20]Deir Ezzor- SAA – SRG Ground Operations in Hawijah Saqer, 25 novembre 2014, https://www.youtube.com/watch?v=ki9trWksKPw

[21]Deir Ez Zor battles at the outskirts of the airbase between SAA and ISIS, 4 janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=_EKGxrh-Tbk

[22]Syria, Deir Ez Zor Republican Guard, Syrian Arab Army, National Defense Force, 29 mars 2015, https://www.youtube.com/watch?v=zIyzb7zhGh4

[23]Syria, Deir Ez Zor, Syrian Arab Army, Syrian Republican Guard New Video, 10 avril 2015, https://www.youtube.com/watch?v=E6Hd3YIViEY

[24]Damascus: SAA Blows up “Teachers Tower” via Tunnel Bomb in Jobar, 16 février 2015, https://www.youtube.com/watch?v=vz-9Mjt3ecw

[25]Syrian Army soldier captured by ISIS in battle of Deir Ezzor airbase, taunted, humiliated and beheaded, 7 décembre 2014, https://archive.org/details/humiliating.beheading.Deir-Ezzor.soldier

[26]Corpses of dead ISIS at the Airport, 7 décembre 2014, http://imgur.com/a/JgU77

[27]Battlefront Syria: Kweres airbase, Oryx blog, 9 mai 2015,http://spioenkop.blogspot.ch/2015/05/battlefront-syria-kweres-airbase.html

 

http://courrierdorient.net/la-bataille-de-deir-ez-zor-un-exemple-de-la-guerre-moderne/

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