Le Papier d’Arménie, un secret made in Montrouge

Le lieu de fabrication n’a pas changé depuis 1885. Et c’est toujours la même odeur de benjoin qui inonde le quartier de Montrouge où est fabriqué le célèbre papier désodorisant. Une étonnante saga familiale.

Le mythique carnet de Papier d’Arménie, tel qu’il est produit depuis 1885 (MAISONNEUVE/SIPA)

Dans les entrailles du numéro 6 de la rue Morel à Montrouge, un discret alchimiste transmute les larmes de benjoin en élixir mystérieux. De ses antiques cuves savamment agencées, il extrait la potion qui imbibera… le Papier d’Arménie. Car non, le célèbre papier parfumé ne vient pas d’Arménie mais d’une petite usine cachée au sud de Paris, véritable emblème du Made in France.

Dès qu’on approche de la rue, une odeur boisée saisit les narines. Un parfum de nostalgie, celui du salon de nos grands-mères. Dans ce quartier de maisons ouvrières et de petits immeubles en briques, tout le monde bénéficie d’une désodorisation diffusée par la fabrique aux fenêtres grandes ouvertes, été comme hiver.

Au sous-sol, celui qui veille sur les cuves, c’est en fait Philippe, le chef de production. A 43 ans, même s’il n’est pas vraiment alchimiste, il défend avec force les secrets du papier produit dans ce coin de banlieue depuis 1885. Son boulot, c’est sa fierté : Philippe aime rappeler que « le premier numéro de téléphone attribué à Montrouge, c’est celui de la fabrique. Il y a un petit côté prestigieux à travailler ici. »

Chef de production, Philippe mélange le benjoin et l’éthanol dans les cuves où le produit aussi précieux que mystérieux macère au moins deux mois. (Louis Morice – L’Obs)

Le Papier d’Arménie peut bien avoir reçu le label « Entreprise du Patrimoine Vivant », pour Philippe, il s’agit d’abord du patrimoine montrougien. Il pourrait travailler dans une plus grande entreprise, peut-être pour un meilleur salaire… Il a pourtant choisi de rester « pour le côté humain qu’on ne trouve pas ailleurs ».

Pour les 12 personnes employées ici, « entreprise familiale » n’est pas un vain mot : la belle-mère de Philippe était secrétaire de la directrice qui a ensuite embauché son frère. Au départ de ce dernier, en 2001, Philippe a tout naturellement pris sa place. Avant, il était dans la maintenance en métallurgie, ça lui plaisait bien aussi mais, rue Morel, il a découvert les plaisirs d’une petite structure, avec moins de tensions et des salariés plus à l’écoute les uns des autres.

Après le trempage dans l’eau salée, il faut faire sécher les buvards avant de les imbiber de benjoin. (Louis Morice – L’Obs)

L’esprit de famille est aussi porté par Caroline, 40 ans dont 22 passés dans la fabrique. Avant elle, c’est sa mère et sa grand-mère qui plongeaient le buvard dans les bacs d’eau salée, étendaient les feuilles pour qu’elles sèchent, les trempaient ensuite dans le benjoin avant de les placer dans l’étuve, agrafaient les carnets… Comme à la création de l’usine, les postes sont tournants. Pas de routine, chacun participe à l’ensemble de la production. Cette polyvalence plaît à Caroline qui ne se voit pas bosser ailleurs :

L’école était juste derrière. Petite, je venais retrouver ma mère ici à après la classe. »

Sa grand-mère travaillait à la fabrique, sa mère aussi. Caroline a pris la relève il y a maintenant 22 ans. (Louis Morice – L’Obs)

Et il s’agit toujours de famille avec Mireille Schwartz, l’arrière-petite-fille du fondateur, qui a pris la gérance de la petite usine en 1992. Rien ne prédestinait cette mère au foyer, épouse d’un ingénieur des travaux publics, à devenir chef d’entreprise. A la mort de son grand-père, en 1989, la maman de Mireille, femme de médecin, avait tenté de reprendre le flambeau, « pour rassurer les ouvriers », raconte l’actuelle « patronne ».

Seulement voilà, trois ans plus tard, l’entreprise se trouvait au bord du gouffre. La mère de Mireille a alors décroché son téléphone :

Si tu ne viens pas me remplacer, je vends ! »

C’était le moment de venir : « J’ai appris sur le tas », raconte-t-elle aujourd’hui, « en fait, on gère une petite entreprise comme on gère à la maison. »

En 1992, le Papier d’Arménie était en train de mourir mais la chance de Mireille était que la marque restait connue, avec une clientèle attachée au produit. A l’époque, les banques ne se sont pas précipitées pour l’aider à moderniser l’entreprise avec de nouvelles machines : « Aujourd’hui, elles viennent me voir pour que j’emprunte. Et je suis tellement heureuse de leur répondre que nous parvenons à nous autofinancer », jubile-t-elle, droite dans sa saharienne bon-chic-bon-genre.

Grâce à la modernisation des machines, la production de cette entreprise historique est passée de 250.000 carnets par an à deux millions. (Louis Morice – L’Obs)

Son sens du marketing lui a permis de relancer le nom. Le Papier d’Arménie s’exporte aujourd’hui en Allemagne, au Canada, au Japon… L’export représente entre 10 et 15% de l’activité. La modernisation de l’usine a permis de faire passer la production de 250.000 carnets par an à deux millions, avec le même nombre de salariés.

Dans son bureau de direction dont la décoration semble ne pas avoir été changée depuis 1904, Mireille revient sur l’épopée de ce produit qui a permis à la fabrique de recevoir le label « Entreprises familiales Centenaires ». Lors d’un voyage en Arménie, Auguste Ponsot découvre des habitants qui brûlent des larmes de benjoin, la résine récoltée sur l’aliboufier, un arbre qui pousse au Laos. Rentré à Paris, ce chimiste s’associe avec le pharmacien Henri Rivier, l’ancêtre de Mireille, pour mettre au point son fameux papier imprégné de benjoin.

Mélange, macération : le procédé reste secret. Aujourd’hui encore, Philippe ne lâche rien. Tout juste saura-t-on que si le papier ne flambe pas mais se consume lentement, c’est parce que le buvard subit d’abord un bain d’eau salée. Quoi qu’il en soit le procédé fonctionne. Ponsot et Rivier bénéficie du réseau de distribution des pharmacies pour diffuser leur produit « désinfectant ». Si le pouvoir antiseptique de la résine de benjoin est attestée, celui du Papier d’Arménie beaucoup moins. Il n’est d’ailleurs désormais plus présenté que comme désodorisant. Ce qui ne freine pas son succès.

Arrière-petite-fille du fondateur, Mireille Schwartz veille aux destinées de la fabrique depuis 1992. (Louis Morice – L’Obs)

Les craintes du début des années 90 sont désormais oubliées. En 2014, le Papier d’Arménie a obtenu un chiffre d’affaires de 2,7 millions d’euros. Pour 2015, Mireille Schwartz espère atteindre 2,9 millions. La petite entreprise va de succès en succès. En 2007, la gamme a été enrichie avec des bougies parfumées. 2009, il y a eu la gamme « La Rose » conçue avec le parfumeur Francis Kurdjian. Avec une croissance annuelle qui avoisine les 7% depuis 2005, le Papier d’Arménie affiche des résultats à faire pâlir d’envie certains grands groupes. Mireille Schwartz coupe immédiatement :

Tout le monde sait que nous ne sommes pas à vendre. Nous sommes une entreprise familiale et nous tenons à le rester ! »

Et si le secret du Papier d’Arménie n’était finalement pas dans les proportions pour la macération du benjoin dans l’éthanol, ni dans la température de chauffe des feuilles imbibées dans l’étuve ? Si le secret, c’était tout simplement la passion, celle de 12 Montrougiens, soudés par le sens des responsabilités de chacun vis-à-vis de ce petit monde à part. Ils en sont d’autant plus conscients qu’ils en savent la fragilité.

 

http://tempsreel.nouvelobs.com/economie/20150706.OBS2173/le-papier-d-armenie-un-secret-made-in-montrouge.html

Input your search keywords and press Enter.