« A force de jouer avec le feu, on finira par se brûler » (1)

« Sans la victoire de Sardarabad du 28 mai 1918 l’actuelle République d’Arménie n’aurait pas existé » dixit le Président Serge Sarkisyan
Le nouveau premier ministre Nikol Pachnian ajoute « que son pays était prêt à rétablir les relations diplomatiques avec la Turquie sans conditions préalables. »
Essayons de mieux comprendre la situation.

Pourquoi la date du 28 mai 1918 correspondrait-elle à une date d’indépendance, alors qu’auparavant, le 11 janvier 1918, l’Arménie turque (l’Arménie Occidentale) fut reconnue indépendante par la Russie ?

Effectivement, la République d’Arménie qui a célébré l’an dernier l’anniversaire de ces 26 printemps, va fêter ce 28 mai 2018 le 100ième anniversaire de la déclaration de souveraineté sur certaines régions arméniennes (du Caucase) de 1918 à 1919.
Mais à cela, nous devons immédiatement rappeler que ce sera sous le titre « les régions arméniennes » (haygagan gavarner) et non « République d’Arménie » que cette déclaration a été signée à partir de Tiflis le 30 mai 1918.
Sur le plan historico-juridique l’erreur s’accentue quand il est question de prétendre que la « République arménienne » était la première république sachant très bien aujourd’hui que le premier Etat reconnu indépendant fut l’Arménie Occidentale (Arménie turque) le 11 janvier 1918 par la Russie (décret russe) et non « la République arménienne du Caucase ».
Aussi, la « République arménienne de 1918 » a été déclarée par les membres du Parti Dashnakzutyun au détriment de l’Etat d’Arménie Occidentale qui subissait l’occupation de l’Armée turque en guerre contre la Triple-Entente.
Alors que les troupes arméniennes de la Légion d’Orient étaient en train de libérer la Cilicie mettant à genoux l’armée turque, et que les troupes du Général Antranik avaient subi une défaite à Erzeroum, faute de soutien du Conseil National Arménien de Tiflis.
Cinq jours après la déclaration du Conseil National Arménien, les membres du parti Dashnakzutyun le 4 juin 1918 (une semaine après la victoire de Sardarabad) à Batoum négociaient avec la Turquie les frontières d’une République arménienne du Caucase de 12.800 km2 abandonnant à l’Azerbaïdjan les régions du Zanguezour, du Karabagh, de Lori et la moitié du lac Sevan.

Le traité de Batoum a été signé à Batoum entre la République arménienne et l’Empire ottoman le 4 juin 1918. Il se composait de 14 articles. Le général Andranik et Gareguin Njdeh ont contesté l’accord et ont rompu avec le parti Dashnakzutyun pour former la République arménienne de la montagne (Zanguezour).

Prétendre aujourd’hui célébrer la fête de l’indépendance de la République arménienne le 28 mai 1918, c’est aussi une façon de donner raison à l’Azerbaïdjan sur les revendications qu’elle déclare sur les régions citées ci-dessus, en somme ceux qui fêtent cette République reconnaissent quelque part à l’Azerbaïdjan le droit de revendiquer des territoires qui ne faisaient pas partie de cette République en 1918 puisque l’Azerbaïdjan va commémorer le Centenaire de sa déclaration d’indépendance du 28 mai 1918.
Ensuite, la question est donc complexe, faut-il ou non fêter la déclaration d’indépendance d’une République qui fait l’objet d’une reconnaissance de la part d’une Turquie (traité de Batoum) suite au génocide du peuple arménien d’Arménie Occidentale, sans qu’aucune des parties en question ne prennent en compte la question de ce plan d’extermination des populations civiles arméniennes en Arménie Occidentale avant et pendant la 1ière guerre mondiale, au moment où la Légion d’Orient (armée arménienne d’Arménie Occidentale et de Cilicie) combattait la Turquie dans le cadre de la Triple-Entente (c’est-à-dire la signature d’un traité avec l’ennemi)?

Sur la carte ci-dessus, nous constatons de façon très précise, les conséquences pour la République arménienne du Caucase de la signature du traité de Batoum par le gouvernement Dashnak et les revendications de l’Azerbaïdjan.
Alors que les troupes arméniennes avançaient vers Hamamlu et Alexandropol, la délégation de Khatisian se hâtait vers Batoum. L’ultimatum turc à la Fédération Transcaucasienne devait expirer à huit heures du soir le 29 mai.
Arrivant le même jour, Khatisian demanda immédiatement un entretien avec Halil Bey, pendant lequel il souligna que l’ultimatum avait été adressé à un gouvernement qui n’existait plus. Halil régla abruptement la question en déclarant que l’ultimatum était encore en vigueur et concernait maintenant chacun des états transcaucasiens séparément. En raison des changements considérables qui avaient eu lieu, il accepta néanmoins de prolonger le délai de vingt-quatre heures. Le jour suivant, Khatisian informa Halil de la décision du Conseil National de se déclarer l’autorité gouvernementale arménienne suprême, de l’habilitation de sa délégation à conclure la paix et de l’acceptation des conditions turques comme base des discussions à venir. Quelques heures plus tard, la Conférence de Batoum entre l’Empire Ottoman et la « République Arménienne » se réunit.
Au cours des négociations sur les questions territoriales, les délégués turcs délimitèrent la frontière entre la Transcaucasie et l’Empire Ottoman sans déterminer quelle portion de la frontière serait partagée avec chacune des trois républiques.
Aucune considération ne fut non plus accordée aux divisions internes de la Transcaucasie. Apparemment, la tactique ottomane consistait à obtenir autant de terres que possible sans s’impliquer dans les conflits intra-transcaucasiens. Ainsi, les tentatives de Khatisian pour s’assurer le soutien ottoman aux prétentions arméniennes sur les régions sud du gouvernorat de Tiflis et les zones montagneuses du gouvernorat d’Elisavetpol se retrouvèrent dans l’impasse dès le début.
Les ottomans, par le Traité de Brest-Litovsk, avaient déjà récupéré les trois sandjaks cédés à la Russie en 1878. A présent, en insistant sur la possession des régions d’Akhalkalak et d’Akhaltsikh du gouvernorat de Tiflis, l’Empire s’étendrait jusqu’à ses frontières de 1828. Mais l’expansion ne devait pas s’arrêter à ce point car, en annexant plus de la moitié du gouvernorat d’Erevan, le domaine ottoman s’étendrait bien plus loin vers l’est qu’au cours des siècles passés. Halil et Vehib, éléments « modérés » de l’Ittihad ve Terraki, offrirent aux Arméniens l’uezd de Novo Bayazit et des portions des uezds d’Erevan, Etchmiadzine et Alexandropol. La République arménienne devait englober une zone d’environ 6.400 kilomètres carrés.
L’explication par Vehib du point de vue ottoman, démontrait que le dévouement des leaders ittihadistes à l’idéal du pantouranisme était maintenant plus ardent que jamais :
On voit que le destin attire la Turquie de l’Ouest vers l’Est. Nous avons quitté les Balkans, nous quittons aussi l’Afrique, mais nous devons nous étendre vers l’Est. Notre sang, notre religion, notre langue se trouvent là. Et cela a une attraction irrésistible. Nos frères sont à Bakou, au Daghestan, au Turkestan et en Azerbaïdjan. Nous devons avoir une route vers ces régions. Et vous les Arméniens êtes en travers de notre chemin. En réclamant Van, vous bloquez notre route vers la Perse. En réclamant le Nakhitchevan et le Zanguezour, vous obstruez notre descente vers la Vallée de Kur et notre accès à Bakou. Kars et l’Akhalkalak verrouillent nos routes vers Kazakh et Gandzak (Ganja).
Vous devez vous retirer et nous faire place. Ces faits sont à la base de notre conflit. Nous avons besoin de deux voies larges qui nous permettront de faire avancer nos armées et de nous défendre. L’une de ces routes est Kars-Akhalkalak-Borchalu-Kazakh, conduisant à Gandzak ; l’autre passe par Sharur Nakhitchevan-Zanguezour vers la Vallée de Kur. Vous pouvez rester entre les deux, c’est-à-dire autour de Novo Bayazit et Etchmiadzine.
Khatisian protesta que les territoires restreints laissés aux Arméniens ne pouvaient même pas assurer les nécessités les plus élémentaires de la vie, que la question arménienne étant un problème international, ne pouvait pas être « résolue » de cette manière et que les frontières proposées seraient la cause d’une inimitié éternelle entre les deux peuples. Vehib répliqua que la Turquie serait heureuse d’inviter tous les musulmans de la république à émigrer afin de laisser plus d’espace aux Arméniens. Il concéda que la question arménienne avait été internationale ; c’était justement pour cette raison que le gouvernement ottoman avait décidé de reconnaître l’indépendance du nouvel Etat. Il n’était pas besoin de parler d’inimitié éternelle, car toutes les nations avaient commencé leur existence dans un petit territoire et s’étaient progressivement agrandies. Le temps réglerait ce problème. Ce qui était maintenant impératif était de jeter les bases de l’amitié turco-arménienne et d’une défense mutuelle. (à suivre)

Arménag APRAHAMIAN
Président du Conseil National d’Arménie Occidentale

Input your search keywords and press Enter.