L’Arménie Occidentale, Etat belligérant de la Grande Guerre – 3

WESTERN ARMENIA – L’Organisation de la Légion d’Orient (1)

 

Au déclenchement de la guerre, les Arméniens brûlaient du désir de se battre au plus tôt contre les Turcs et de venger le martyre de leurs compatriotes. La décision ministérielle du 15 novembre 1916 instituant la Légion d’Orient spécifiait dans son article 3 qu’une « instruction spéciale fixera leurs allocations, qui seront en principe équivalentes à celles du soldat français ».

Cette unité était « destinée à des opérations éventuelles en Turquie d’Asie ». En 1918, Clemenceau leva l’interdiction des engagements de nationaux ennemis, permettant ainsi aux prisonniers arméniens des armées turques et bulgares, détenus en France, de contracter un engagement pour la Légion d’Orient. Sur les recommandations du commandant Romieu, les recrues furent réparties dans des unités distinctes d’après leur race et leur religion, afin d’éviter tout risque de conflit. En effet, les populations d’Orient avaient pris l’habitude de vivre en groupes ethniques très fermés, parfois hostiles même aux groupes voisins.

En novembre 1917, Boghos Nubar pacha donna des instructions à Mihran Sevalsky, président de l’Union nationale d’Amérique à Boston et représentant de la Délégation nationale arménienne, allant dans le sens indiqué. Les volontaires résidant en France devaient se conformer aux mêmes règles de moralité et présenter à cet effet un certificat de bonne vie et de mœurs. Ceux qui résidaient en France devaient se présenter, soit à la place de Paris, soit dans l’un des ports susmentionnés, tandis que ceux qui provenaient d’Orient devaient se rendre, soit au consulat de France à Port-Saïd, soit au bureau de commandement de la Légion d’Orient à Chypre.

La Légion d’Orient commença à se constituer en décembre 1916. Le dépôt des réfugiés arméniens de Port-Saïd fournit un premier contingent de 400 à 500 volontaires, rejoints par une centaine d’Arméniens de la colonie arménienne d’Egypte, au cours des mois de janvier et de février 1917. L’amalgame de ces deux éléments constitua deux compagnies (1er et 3e).

En novembre 1916, les responsables arméniens s’étaient engagés à réunir, dans un délai de deux mois environ, 2 000 enrôlements, dont 1500 en Amérique et 500 en Egypte, y compris les prisonniers de l’Inde, non compris les 500 mobilisables du camp de Port-Saïd. Certains des prisonniers recrutés dans les camps d’Egypte avaient jusqu’à huit ans de service. Des commissions furent spécialement envoyées dans les camps anglais (Héliopolis, Suez, etc.) pour recruter parmi les prisonniers de guerre arméniens. La prévision de 2 000 recrues parut exagérée au général Roques, mais les résultats dépassèrent toutes les attentes. Le 10 mars 1917, tous les prisonniers de Summer Poor arrivèrent en un seul groupe de 236 hommes, pour former avec quelques autres prisonniers de guerre faits au Sinaï, la 2e compagnie. L’ensemble de ces éléments constitua le 1er bataillon, soit trois compagnies d’infanterie et une compagnie de mitrailleuses.

La première phase du recrutement était close au 1er juin. Il marqua un temps d’arrêt au cours des mois de juin et de juillet, avec un effectif qui se maintint à 1 400 hommes. A la fin de juillet 1917, les premiers contingents arméniens arrivèrent d’Amérique. Quatre nouvelles compagnies arméniennes, dont une de mitrailleuses, furent rapidement formées d’août à octobre. Elles constituèrent le 2e bataillon. Les contingents venus d’Amérique d’octobre 1917 à janvier 1918 furent constitués en trois compagnies de dépôt. Malgré les difficultés, 1 700 engagés étaient débarqués et inscrits au début de 1918. L’entrée en guerre des Etats-Unis contre l’Allemagne, le 2 avril 1917, arrêta net le mouvement, le gouvernement américain interdisant dès lors les départs conformément au World War Act assujettissant au service militaire les étrangers ayant déclaré leur intention de devenir citoyen des Etats-Unis.

En vue de l’utilisation éventuelle de la Légion d’Orient, le ministère de la Guerre demanda, en septembre 1917, de former un régiment de marche à deux bataillons, comprenant chacun trois compagnies d’infanterie, plus une compagnie de mitrailleuses à quatre sections.

Dans le même laps de temps, environ 200 volontaires arabes originaires de Turquie d’Asie et quelques émigrés venus d’Amérique formèrent la 23e compagnie, composée de 250 hommes. La compagnie syrienne fut envoyée en Palestine au début de 1918.

Le reste, joint à quelques centaines de prisonniers de guerre capturés par les Anglais à la fin de 1917, lors de l’avance en Palestine, constitua le 3e bataillon, créé à Chypre depuis le 1er mai, sans compter deux compagnies de dépôt. En juillet 1917, la Légion d’Orient comptait sept compagnies, dont six arméniennes et une syrienne de 250 soldats chacune. Les quatre premières compagnies formaient un bataillon. Un an plus tard, elle comptait trois bataillons arméniens, plus un peloton servant deux canons de 37 mm, soit 58 officiers et 4 360 soldats dont 288 Français.

En raison de l’intérêt à augmenter les effectifs de la Légion d’Orient et fort du soutien de Boghos Nubar pacha, François Georges-Picot, nommé « Haut-commissaire de France en Syrie et en Arménie » en avril 1917, proposa alors à Stéphen Pichon, ministre français des Affaires étrangères, de tenter d’obtenir du gouvernement américain qu’il consentît à libérer les 4 000 Arméniens qui, faute de moyens de transport, s’étaient engagés dans les rangs de l’armée américaine, et à les autorisée à rejoindre leurs coreligionnaires de Chypre.

La principale source de recrutement s’étant tarie, il ne restait plus pour alimenter la Légion d’Orient que les soldats arméniens capturés par les Anglais sur les fronts de Turquie d’Asie. Malgré l’accord de principe, obtenu dès le mois de janvier 1917, les autorités anglaises firent preuve de mauvaise volonté à les libérer craignant l’immixtion de la France en Mésopotamie, zone dévolue à la Grande-Bretagne selon l’accord Sykes-Picot. Le commandant Sciard, détaché auprès du commandement des forces britanniques en Mésopotamie, parvint à trouver 600 recrues, sans compter l’arrivée inopinée de volontaires arméniens originaires d’Argentine. Le gouvernement français décida d’employer les candidats du commandant Sciard en vue de la formation d’une armée nationale arménienne, devant intégrer les contingents arméniens du Caucase et de la Perse, sous l’autorité britannique.

La politique a constitué un facteur prédominant à la formation, puis au cours de l’existence et enfin lors de la dissolution de la Légion d’Orient. Cette unité allait tant dans le sens des intérêts des puissances alliées, notamment de la France, que des intérêts arméniens, avec pourtant des objectifs différents mais apparemment compatibles. Les missions assignées à la Légion d’Orient étaient d’ordre militaire et politique.

La France, qui avait fort à faire sur son propre sol, ne disposait que de peu de troupes pour le front oriental. La création de ce corps était donc une aubaine et une force d’appoint non négligeable. Le choix de son installation à Chypre n’était pas dû au hasard. En effet, le groupement d’un corps arménien à proximité du golfe d’Alexandrette, point de jonction des lignes de communication turques vers le Caucase, la Mésopotamie, la Syrie et le Hedjaz, maintiendrait probablement, dans le nord de la Syrie, une partie importante des forces ottomanes d’Asie Mineure. Briand pensait que la présence à Chypre de la Légion d’Orient constituerait une menace contre la Turquie, qui l’empêcherait de porter toutes ses forces pour mater la révolte du chérif de La Mecque. Cette menace devait aussi avoir pour effet d’inciter les Turcs à augmenter les moyens de défense de la Cilicie en dégarnissant d’autres régions. Le général Joffre, dans une dépêche à l’intention du ministre de la Guerre, le général Roques, estimait que cette unité devait être prête à exploiter toutes les situations politiques possibles mettant l’Empire ottoman aux prises avec des difficultés insurmontables dans cette région, et notamment à exploiter les progrès de l’insurrection arabe. La Légion d’Orient devait être en mesure d’appuyer la révolte de tous les peuples désirant se soustraire au joug turc.

 

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