ARMENIE OCCIDENTALE – Marianne est un des symboles de la République Française et incarne la République autant que le drapeau tricolore.

Marianne représente la permanence des valeurs qui fondent l’attachement des citoyens à la République: « Liberté, Égalité, Fraternité ». Une Marianne est un buste de femme coiffée d’un bonnet phrygien. Dans cet article nous nous intéresserons à l’origine de ce bonnet.

Ce bonnet fut porté pour la première fois en France au café Le Procope qui était un lieu de rendez-vous des révolutionnaires. Il ressemble à celui que portaient les esclaves affranchis dans l’Empire romain, esclaves auxquels leur maître avait rendu la liberté et dont les fils devenaient des citoyens à part entière. Le bonnet phrygien était donc dès l’Antiquité déjà symbole de liberté.

Les plus anciens vestiges de ce bonnet appartiennent à Mithra, la divinité arménienne du Soleil, de l’amitié, du serment et des contrats. Le mithraïsme était la religion la plus répandue en Europe avant le christianisme. Les statues de Mithra qui nous sont parvenues de cette époque représentent Mithra portant un bonnet phrygien et une cape flottante; il est agenouillé sur le taureau primordial avec un poignard dans la main droite tirant la tête du taureau vers l’arrière avec l’autre main.

Durant la révolution française, les premiers bonnets phrygiens apparurent sur la tête des français, quelques mois après la prise de la Bastille. Ils étaient faits de tissu rouge, et s’accordaient aux vêtements rayés des plus fervents révolutionnaires, les sans-culottes. Il semblerait qu’un bonnet pratiquement identique coiffait les marins et les galériens de la Méditerranée, et il est possible que les révolutionnaires venus du Midi les aient amenés à Paris. Porter le bonnet phrygien était en effet une façon d’afficher son patriotisme.

On rencontre également à ses pieds les tables de la Loi et la Déclaration des Droits de l’Homme présentées au monde. Le nom de Marianne semble provenir de Marie-Anne, très populaire au 19ème siècle. Les contre-révolutionnaires appelaient ainsi de manière péjorative la République. Or les révolutionnaires l’ont adopté pour symboliser le changement de régime.

La commune de Paris (1871) développe le culte de la combattante révolutionnaire au buste dénudé qui porte le bonnet phrygien rouge des sans-culottes, mais elle n’est pas nommée Marianne. Sous la 3ème République (1875-1940) deux modèles s’affrontent, la statue à épis et la statue à bonnet phrygien. La première représente une République modérée, la seconde, que le peuple nomme Marianne, une République révolutionnaire. Peu à peu la République s’installe, et les bustes se multiplient dans les mairies et les écoles. Un modèle est plus ou moins imposé: c’est un buste de femme au visage jeune et calme, portant parfois la couronne d’épis ou, le plus souvent, un bonnet phrygien. Il faudra attendre 1897-98 pour que la 3ème République restitue, sur ses monnaies, le symbole du bonnet phrygien.

Où était la Phrygie?

La Phrygie était un royaume situé au centre de l’Asie Mineure sur le plateau arménien, à l’ouest de la Cappadoce et séparée de la mer Égée par la Lydie. On pense que les Phrygiens étaient un peuple indo-européen originaire de Thrace qui, vers 1200 av. J.-C., a envahi l’empire hittite pour s’y installer. Sa capitale se trouvait à Gordion, non loin d’Ankara, et la fameuse ville de Troie en faisait partie, mais les limites de son territoire variaient selon les époques. Leurs rois se nommaient tantôt Gordias, tantôt Midas; l’un des Midas, qui a régné entre 725 et 676 av. J.-C., fait l’objet de légendes chez les Grecs, en raison de ses richesses. Le royaume a été dévasté vers 695 av. J.-C. par l’invasion des Cimmériens, peuple nomade indo-européen venu des Balkans. L’état phrygien ne s’en est plus jamais remis et passa progressivement sous la domination de sa voisine la Lydie.

Le nom de « bonnet phrygien » est dû aux Grecs qui l’appelaient aussi « bonnet oriental ». Ainsi ce bonnet n’était pas propre aux Phrygiens. Il coiffait un grand nombre de tribus, aussi bien celles de la Cappadoce à l’ouest que les Scythes (Sakas) de l’Asie centrale. Les représentations de ce bonnet et   de ses variantes sur les bas-reliefs de Persépolis en témoignent. Par ailleurs, selon des récits chinois, un marchand zoroastrien originaire de Samarcande, qui voyageait en Chine au 8ème siècle de notre ère, portait l’habit typique des Sogdes, dont un bonnet phrygien.

 Qui était Mithra?

Mithra, nom provenant de la langue avestique, était la divinité solaire la plus importante des peuples aryens. En sanskrit il est Mitra, et en arménien moderne il s’est transformé en Mehr, qui signifie Soleil, amour, amitié et serment.

En effet, si le mithraïsme attirait esclaves et hommes libres, le fait qu’il insistait sur des notions telles que la vérité, l’honneur, le courage et la fraternité et qu’il exigeait de la discipline, fit de Mithra le dieu des soldats et des commerçants. On lui dédia des temples et des lieux de pèlerinage à travers l’Empire. Le culte de Mithra se répandit dans tout l’Empire romain de l’Espagne à la Mer Noire en montant vers l’Ecosse dans le nord et en descendant jusqu’au Sahara. De nombreux vestiges ont été trouvés en Grande Bretagne, en Italie, en Roumanie, en Allemagne, en Autriche, en Bulgarie, en Arménie, en Syrie, en Palestine, en Suisse (Martigny), et en France (Bordeaux, Bourg Saint Andéol dans l’Ardèche, en Alsace, Metz, et ailleurs). A Rome même, une série de temples étaient répandus dans toute la ville, mais ils ont été détruits par les Chrétiens. On en compte aujourd’hui à Rome une quarantaine, tandis qu’il devait y en avoir trois fois plus à l’époque.

Selon Ernest Renan, « Si le christianisme eut été arrêté dans sa croissance par quelque maladie mortelle, le monde eut été mithraiste. » Les Romains nommaient Mithra Deus Sol invictus, Soleil invaincu. L’empereur romain Commode (161-192 apr. J.-C.) fut initié lui-même au culte de Mithra, et sous le règne d’Aurélien (270-275) le mithraïsme fut proclamé religion officielle de l’Empire et l’empereur l’incarnation terrestre du Soleil. C’est Aurélien qui en 274 déclara le 25 décembre jour anniversaire de la divinité (natalis solis invicti). Cependant lorsque Constantin 1er (v. 274-337 apr. J.-C.) se convertit au christianisme en 312 apr. J.-C., le mithraïsme perdit de son influence et, après un bref renouveau sous Julien dit l’Apostat (331-363), ce culte disparut. Ce philosophe et poète, qui avait embrassé le mithraïsme, tenta de restaurer le culte du Soleil. Ironie du sort, il fut tué en 363 apr. J.- C., lors d’un combat contre les Perses en Mésopotamie.

Noël, la naissance de Mithra Malgré sa disparition, le mithraïsme inspira beaucoup le christianisme, en particulier en ce qui concerne Noël. La fête la plus importante de la religion de Mithra se situait au solstice d’hiver, considéré comme le jour de naissance de Mithra et de la victoire de la lumière sur les ténèbres. En effet, à partir du solstice d’hiver les jours s’allongent de plus en plus avec la montée du Soleil vers le Nord. Or le choix du 25 décembre par les Romains pour le solstice d’hiver est dû à une erreur commise lors de la réforme du calendrier romain. En fait, Jules César établit en 46 av. J.-C. un nouveau calendrier préparé par l’astronome Sosigène.

Ce calendrier, dit Julien, fixait le début des saisons: le printemps au 25 mars, l’été au 24 juin, l’automne au 24 septembre et l’hiver au 25 décembre. Mais ces dates étaient en retard de un ou deux jours par rapport à la réalité. Chose étonnante, les premiers chrétiens ne célébraient pas le 25 décembre et ignoraient la date de naissance du Christ. L’Evangile de saint Marc, considéré comme le plus ancien, ne parle pas de la vie du Christ, et les deux seuls Evangiles qui évoquent sa naissance, ceux de saint Luc et saint Mathieu, ne donnent cependant jamais de date pour la Nativité. En tout cas, d’après l’Evangile de Luc (2 :8), lors de la naissance du Christ « il y avait dans la même contrée des bergers demeurant aux champs, et gardant leur troupeau durant les veilles de la nuit. » Or, le mois de décembre en Palestine est généralement pluvieux et il fait froid; les bergers ne laissent pas à cette période de l’année leur troupeau en pâturage. Au 2ème siècle apr. J.-C., une première mention de la fête se trouve chez Clément d’Alexandrie qui, évoquant les fidèles du théologien Basilide, nous apprend que ceux-ci fêtaient le 6 ou 10 janvier le baptême du Christ. Cependant dès la première moitié du 4ème siècle la fête de l’Epiphanie réunit à la fois le baptême et la naissance du Christ. Un papyrus datant du 4ème siècle découvert en Egypte contient la plus ancienne liturgie de Noël, célébrée alors dans la nuit du 5 au 6 janvier. En somme, la fixation au 25 décembre a été décidée par le Pape Jules 1er en 340. Ce choix semble donc avoir été éminemment tactique. Le mithraïsme était riche d’éléments qui tiraient leur origine de siècles et parfois même de millénaires de culture indo-européenne, contrairement à la jeune religion du Christ venue de Palestine. Par conséquent, les premiers chrétiens romains, en abandonnant le culte de Mithra, y restèrent longtemps encore très attachés, d’où la présence de nombreux rites mithriaques en christianisme.

Par exemple, le mithraïsme sacralisait le dimanche, jour du Soleil (d’où Sunday ou Sonnetag). De même, le pain et le vin étaient consacrés dans l’eucharistie. On représentait Mithra naissant d’un rocher, en présence de bergers. De plus, le baptême chrétien et l’utilisation de musique et de cloches ainsi que de l’eau bénite proviennent du culte de Mithra. Quant au clergé, il a emprunté le titre de « père » aux prêtres de Mithra, malgré l’interdiction formelle du Christ: « N’appelez personne votre « Père » sur la terre: car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Mt 23:9). Il n’est donc pas étonnant que la mitre, le bonnet des évêques, rappelle Mithra et que la coiffure d’apparat du Pape, la tiare (un mot d’origine perse), dérive du frigium ou bonnet phrygien. Les cultes païen et chrétien à Rome coexistent et se mêlent encore pacifiquement jusqu’au 4ème siècle. C’est à cette époque que la célébration de Noël fait son apparition et que le 25 décembre est choisi comme date de naissance du Christ. Longtemps l’Eglise tient compte des rites païens pour convertir les gens. Le paganisme ne disparaît pas du jour au lendemain, car les païens, surtout l’aristocratie, résistent. En effet, l’Eglise, tout en maintenant les coutumes païennes, changeait leur nom pour mieux imposer le culte chrétien. Cependant, lorsque le christianisme accède au pouvoir et devient la religion officielle de l’Empire romain, le culte de Mithra n’est plus toléré; les mithriaques sont même accusés de falsification satanique des rites les plus saints des chrétiens. Pour finir, le calendrier chrétien a été établi au 6ème siècle, plus précisément en 525, par le canoniste Denys le Petit, qui fixa la date de naissance du Christ ainsi que l’origine du calendrier chrétien. Mais il s’est trompé de quelques années! Mithra n’a pas disparu de son pays natal, l’Arménie.

Durant les dynasties Parthes et Sassanides (3ème siècle av. J.-C. au 7ème siècle apr. J.-C.), il avait une place prépondérante même dans la religion zoroastrienne. Sur les bas-reliefs sculptés dans la roche, on le voit surveiller l’investiture des rois Sassanides par Anahita, la déesse des eaux, de la pureté et de la fécondation. Après l’invasion islamique au 7ème siècle, Mithra semble constituer un des éléments des mouvements de résistance iranienne et on peut trouver des traces du bonnet rouge jusqu’au 15ème siècle. Mithra a aussi été une source d’inspiration pour les mystiques et surtout pour de grands poètes comme Hafez de Chiraz (14ème siècle). Aujourd’hui, les Iraniens n’ont pas oublié Mithra: ils célèbrent chaque année sa naissance le 21 décembre, jour du solstice d’hiver, qu’ils appellent « nuit de Yalda » (Yule chez les Scandinaves!). De plus, le septième mois du calendrier solaire iranien est consacré à Mithra, d’où son nom de « Mehr », tout comme la grande fête de Mehregan, qui marque le début de l’automne et celui du mois de Mehr. Ces fêtes reprennent toute leur importance ces dernières années, avec le retour des Iraniens à leurs anciennes valeurs culturelles.

Quelle fabuleuse épopée que celle de ce bonnet. En traversant les âges, il a su rester commun aux dieux et aux hommes, témoin de tant d’évènements décisifs de l’histoire de l’humanité.

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