PAR LYDIA MARGOSSIAN – CONSEIL NATIONAL D’ARMÉNIE OCCIDENTALE

REUNION DE L’ASSEMBLEE DES ARMENIENS D’ARMENIE OCCIDENTALE

LYON 22 DECEMBRE 2018

« La colonisation est la tentative d’éradiquer un peuple, sa culture, tout ce qui est son être, une négation systématisée de l’autre » disait Frantz Fanon qui précisait que « le peuple colonisé n’est pas simplement un peuple dominé mais déshumanisé ».

La violence du système colonial turc qui a frappé le peuple arménien d’Arménie Occidentale et qui le frappe encore aujourd’hui fait penser à bien des égards à la violence de la colonisation subie par le peuple congolais, camerounais, algérien, sud-africain, tanzanien et tant d’autres. Dans beaucoup de cas, la colonisation a laissé place à la néo-colonisation mais cependant pour le peuple arménien d’Arménie Occidentale, la colonisation originelle n’a pas changé depuis le XVIème siècle et le peuple arménien d’Arménie Occidentale continue de la subir dans toute sa féroce barbarie.

Produit du colonialisme, le génocide des Arméniens que certains veulent réduire à l’année 1915 comme s’il avait débuté en 1915 et s’était terminé la même année constitue un mépris pour ce peuple et son histoire considérant que le génocide turc des Arméniens en Arménie Occidentale a connu son point culminant de 1894 à 1923.

Enoncer « qu’il y a une école qui dit que le génocide avait commencé à la fin du XIXème siècle » (Cf. Conférence du 4 décembre 2018 sur le thème : Il n’y a pas de droits humains sans citoyens, Feyzin) participe du même mépris car c’est faire douter de la réalité de plusieurs programmes génocidaires dont le premier a débuté en 1894 faisant 300 000 morts.

Le même raisonnement prévaut évidemment pour les 30 000 morts des massacres d’Adana de 1909 où comment en l’espace de 15 jours soit l’équivalent de 2000 Arméniens par jour, furent égorgés, transpercés, perforés, tailladés, éventrés sous la lame du yatagan. Il conviendra au passage de noter la dextérité du « travail artisanal » dans le maniement de ce couteau pour exterminer un si grand nombre de personnes en si peu de temps en ayant seulement recours à cette arme.

Réduire la période génocidaire à 1915 est d’autant plus odieux et révoltant que la réalité d’aujourd’hui et d’hier et ce depuis 1894 est que la population arménienne d’Arménie Occidentale continue de subir les dernières phases d’un génocide qui N’A JAMAIS CESSÉ et qui se manifeste par :

  • L’oppression et l’anéantissement de la population en Arménie Occidentale occupée,
  • La disparition de la population d’Arménie Occidentale vivant en exil par le phénomène de l’assimilation des descendants des rescapés,
  • Les attaques criminelles par les forces armées turques des populations autochtones dont les Arméniens au nord de la Syrie.

Plus que jamais, la colonisation bat son plein et le programme génocidaire a atteint sa phase ultime.

Tout cela se passe actuellement sous nos yeux avec la complicité des puissances impériales qui financent à coups de milliards d’euros via l’Union européenne, de dollars ou de roubles l’existence de la Turquie, un Etat artificiel fondé sur le crime de toute une nation.

Au regard de ce qui précède, il est dès lors légitime de se demander pourquoi à aucun moment d’un colloque international intitulé « Cent ans après le front de l’Est, l’Arménie et le Levant entre guerres et paix » qui a eu lieu en novembre 2018 à Lyon, il n’a été fait mention de la colonisation effroyable que subissent les Arméniens et du programme génocidaire qui continue d’anéantir cette nation ?

Comment se fait-il en outre que le Traité de Sèvres qui est un Traité de paix fasse l’objet de tant de rejets et d’accusations lors de ce même colloque ?

Ce Traité se révélant selon les orateurs tantôt inapplicable, tantôt remplacé ou ne bénéficiant d’aucune validité car soi-disant non ratifié.

Ce Traité bientôt centenaire est pourtant d’une incroyable actualité et représente non seulement une clé de compréhension incontournable pour toutes les questions relatives au Moyen-Orient et à la question arménienne en particulier mais aussi une clé de résolution des conflits actuels et donc facteur de paix.

  1. Erdogan lui-même au fait de la validité du Traité de Sèvres s’exprimait en 2016 en ces termes : « En ces temps critiques, quand il y a des tentatives de restructurer le monde et notre région, si nous nous arrêtons, nous nous retrouverons face aux conditions de Sèvres. »

N’en déplaise, le Traité de Sèvres a toujours force et l’Arménie Occidentale qui l’a ratifié le 24 juin 2016 mettra d’ailleurs un point d’honneur à marquer son centenaire et à œuvrer pour son application.

Comment se fait-il qu’à aucun moment de ce colloque, aucune mention n’a été faite de la réalité juridique de l’Etat d’Arménie Occidentale reconnu indépendant en 1920 ?  

Le Traité de Sèvres est le Traité de paix le plus admirable qui soit dans le rétablissement de la dignité d’un peuple et de son droit à l’existence.

Le Traité de Sèvres grave dans le marbre la réalité de la reconnaissance de l’Etat arménien sur le territoire de l’Arménie Occidentale. Cf article 88 du Traité de Sèvres : « La Turquie déclare reconnaître comme l’ont déjà fait les Puissances Alliées, l’Arménie comme un Etat libre et indépendant ».

Cet article signifie qu’un Etat arménien sur le territoire de l’Arménie Occidentale a été reconnu avant même la signature du Traité de Sèvres en 1920.

Quant à la date du 28 mai 1918, il ne s’agit ni plus ni moins que de la date anniversaire de l’indépendance de l’Azerbaïdjan considérant qu’il est absolument erroné de parler à cette date de la « Première République arménienne » et ce pour deux raisons :

  1. C’est le 30 mai 1918 qu’une Déclaration de souveraineté sur certaines régions arméniennes du Caucase a été signée. La terminologie de « République d’Arménie » ne rentrant pas en matière.
  2. La seconde erreur provient du fait qu’il est inexact de parler de « Première République » sachant que le premier Etat reconnu indépendant fut l’Arménie Occidentale (Arménie turque) le 29 décembre 1917 par la Russie (décret russe).

Comment se fait-il qu’on nous présente une Arménie Occidentale vidée de sa population et qu’à aucun moment il n’a été fait mention de l’existence de 3 à 4 millions d’Arméniens vivants sous l’oppression de la colonisation en Arménie Occidentale occupée ?

Pourquoi cet acharnement à vouloir enterrer vivante une nation qui existe, survie malgré les politiques de turquification et de conversions forcées, malgré les purges, malgré les incarcérations, malgré les humiliations au quotidien et les tortures ? La nation arménienne persécutée s’est réfugiée dans les montagnes de l’Arménie Occidentale pour survivre tout comme les Africains se sont réfugiés dans les maquis ou encore tout comme les Amérindiens autochtones dans les forêts pour fuir et subsister à la violence coloniale.

« Cent ans après le front de l’Est, l’Arménie et le Levant entre guerres et paix », c’est à cette nation opprimée en Arménie Occidentale à laquelle il faut penser avant tout et en premier ainsi qu’aux descendants des rescapés du génocide qui se sont réfugiés au Nord de la Syrie en bâtissant ces villes syriennes qui font l’objet aujourd’hui des attaques des forces impérialistes coloniales.

Comment se fait-il qu’à aucun moment de ce colloque, il n’a été question de l’autochtonie des Arméniens en Arménie Occidentale et de ses droits sur leurs terres ancestrales mais de « minorité chrétienne » pour qualifier son statut ?

Contrairement à ce qui a été avancé par plusieurs intervenants, le peuple arménien n’est pas une minorité ni dans l’Empire Ottoman ni en Turquie et ne l’a jamais été ni ne le sera. Le peuple arménien est un peuple autochtone en Arménie Occidentale depuis des millénaires.

La même contrevérité apparaît dans la résolution politique du 18 juin 1987 du Parlement européen adoptée suite à une proposition du groupe socialiste de l’époque et à l’abject « lobbying » de certains « responsables communautaires » plus attachés au devenir d’une idéologie ou de leur petites carrières politiques à un échelon qui ne dépassera pas le niveau local qu’au devenir de toute une nation.

S’il est un fait que le Parlement reconnait la réalité du génocide des Arméniens tout en réduisant à dessein et perfidement la période génocidaire à 3 ans, l’énoncé de l’article 2 va plus loin en niant le statut d’autochtonie du peuple arménien et en condamnant le droit à l’existence de toute une nation en cautionnant de fait et de jure la colonisation :

« Le Parlement européen est d’avis que les événements tragiques qui se sont déroulés en 1915 -1917 contre les Arméniens établis sur le territoire de l’Empire Ottoman constituent un génocide (….), reconnait cependant que la Turquie actuelle ne saurait être tenue pour responsable du drame vécu par les Arméniens de l’Empire ottoman et souligne avec force que la reconnaissance de ces événements historiques en tant que génocide ne peut donner lieu à aucune revendication d’ordre politique, juridique ou matérielle à l’adresse de la Turquie d’aujourd’hui ».

L’adoption de cette résolution avait été présentée à l’époque et continue d’être célébrée 30 ans après comme une grande victoire par ces « responsables communautaires » qui ont œuvré à l’adoption de cette résolution qui n’est en vérité qu’un acte criminel. Un des plus éminents Professeur de l’Histoire contemporaine des Arméniens, le Dr Arthur Beylerian l’avait de son côté, qualifiée de honteuse.

Il n’est dès lors pas étonnant de retrouver certains de ces mêmes personnages à la tête de l’organisation du colloque précité.

Privé un peuple de sa terre revient à l’aliéner de tout qui fonde son être, son identité, ses savoirs façonnés par les ressources émanant de cette terre.

Tout n’est que mépris et trahison à l’encontre de toute une nation par des « représentants autoproclamés » qui se sont arrogés le droit de parler en son nom, de porter une résolution scélérate visant à priver sa population du droit de retour sur sa terre ancestrale et par conséquent de la priver de ses moyens de perpétuer ses savoirs et son identité, en somme de parachever son anéantissement.

LE PEUPLE ARMÉNIEN EST DÉSORMAIS AVERTI. Il l’est d’autant plus que le processus de reconstitution nationale est désormais en marche. Une reconstitution qui passe par la prise de conscience nationale à travers des séances de formation que dispense l’Assemblée des Arméniens d’Arménie Occidentale qui œuvre dans le rétablissement des droits des Arméniens et qui a tenu sa dernière réunion de l’année 2018 le 22 décembre.

La reconstitution nationale passe aussi et surtout par l’appropriation des droits politiques désormais remis entre les mains de chaque arménien devenu citoyen de l’Etat de l’Arménie Occidentale reconnu indépendant en 1920.

« Il n’existe pas de force supérieure à celles des peuples quand ceux-ci décident d’être libres et indépendants et veulent obtenir la paix » disait Mehdi Ben Barka.

Nul ne songe plus à parler de la Haute-Volta pour désigner le Burkina-Faso. De même viendra bientôt le temps où nul ne songera plus à parler de la Turquie pour désigner l’Arménie Occidentale.

Vive l’Arménie Occidentale libre, souveraine et indépendante !

Input your search keywords and press Enter.