Anatole France (1844 – 1924)

Arménie Occidentale – Le lien constant présent entre l’Arménie et la France a favorisé au début du XXe siècle le développement d’un mouvement arménophile qui a sensibilisé l’opinion publique occidentale à la question arménienne en Arménie Occidentale (Arménie) et au Caucase.

Nous y retrouvons Jean Jaurès, Anatole France (ci-dessus) mais aussi Georges Clemenceau, Jean Longuet, Charles Péguy, Romain Rolland, Antoine Bourdelle, Victor Bérard, Maurice Barrès, Bernard Lazare, Pierre Quillard…

Anatole France, le grand humaniste que nous connaissons, a fortement protesté et dénoncé les massacres hamidiens (première série d’actes criminels de grande ampleur perpétrés contre les Arméniens de l’Empire ottoman qui eurent lieu entre 1894 et 1896 sous le règne du sultan Abdülhamid II, connu en Europe sous le nom de « Sultan Rouge » ou encore de « Grand Saigneur »). Il les évoquera avec grande émotion. Nous le retrouvons ici beaucoup plus tard en 1916 dans un discours qu’il prononce à la Sorbonne alors qu’il est très âgé et malade.

À quelques jours de celui où le Sénat doit voter une résolution visant à protéger les Arméniens en danger existentiel, nous vous invitons à lire ou relire ce discours d’Anatole France, qui reste d’une tragique actualité.

Il fut prononcé 9 avril 1916, au moment du génocide, lors d’une conférence de soutien aux Arméniens dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, sous la présidence de Paul Deschanel :

« Il y a vingt ans, lorsque les massacres ordonnés par le sultan Abdul Hamid ensanglantèrent l’Arménie, quelques voix seulement en Europe, quelques voix indignées protestèrent contre l’égorgement d’un peuple. En France, un très petit nombre d’hommes appartenant aux partis les plus opposés s’unirent pour revendiquer les droits de l’humanité grandement offensée. […] Le reste demeura muet. Plusieurs se sentaient émus d’une grande pitié ; mais comme les malheureux inspirent de l’éloignement à la plupart des hommes, on chercha des torts aux victimes ; on leur reprocha leur faiblesse. Quelques-uns, prenant la défense des bourreaux, les montraient châtiant des séditieux ou vengeant les populations turques ruinées par des usuriers chrétiens. D’autres enfin voyaient dans ce carnage la main de l’Angleterre ou celle de la Russie.

Cependant, malgré les protestations des arménophiles et les représentations timides de quelques puissances, en dépit des promesses du gouvernement turc, la persécution, parfois assourdie et voilée, ne cessait pas. En vain une révolution de palais changea les chefs de l’Empire. Les Jeunes Turcs, parvenus au pouvoir, surpassèrent Abdülhamid II en férocité, dans l’organisation des massacres d’Adana. À la longue, les malheurs de ces chrétiens d’Orient lassèrent la pitié. Ils demeuraient incompréhensibles à l’Europe civilisée. Le peuple arménien ne nous était connu que par les coups qui le frappaient. On ignorait tout de lui : son passé, son génie, sa foi, ses espérances. Le sens de son extermination échappait. Il en allait encore ainsi il y a deux ans. La grande guerre éclata.

La Turquie s’y comporta comme une vassale de l’Allemagne. Et la lumière se fit soudain en France sur l’esprit de l’Arménie et les causes de son martyre. On comprit que la longue lutte inégale du Turc oppresseur et de l’Arménien était, à bien comprendre, la lutte du despotisme, la lutte de la barbarie contre l’esprit de justice et de liberté. Et quand nous vîmes la victime du Turc tourner vers nous des yeux éteints où passait une lueur d’espérance, nous comprîmes enfin que c’était notre sœur d’Orient qui mourait, et qui mourait parce qu’elle était notre sœur et pour le crime d’avoir partagé nos sentiments, d’avoir aimé ce que nous aimons, pensé ce que nous pensons, cru ce que nous croyons, goûté comme nous la sagesse, l’équité, la poésie, les arts. Tel fut son crime inexpiable.

Il convient donc, Mesdames et Messieurs, qu’une assemblée de Français rende à ce peuple, dans sa grande et noble infortune, un solennel hommage. Nous accomplissons ici un devoir sacré.

Nous rendons à l’Arménie les honneurs dus moins encore à ses illustres infortunes qu’à la constance avec laquelle elle les a supportées. Nous la louons de cet invincible amour qui l’attache à la civilisation des peuples représentés dans cette salle, à notre civilisation. Car l’Arménie est unie à nous par les liens de famille et, comme l’a dit un patriote arménien, elle prolonge en Orient le génie latin. Son histoire […] se résume dans un effort séculaire pour conserver l’héritage intellectuel et moral de la Grèce et de Rome. Puissante, l’Arménie le défendit par ses armes et ses lois ; vaincue, asservie, elle en garda le culte dans son cœur. [..]

L’Arménie expire. Mais elle renaîtra.

Le peu de sang qui lui reste est un sang précieux dont sortira une postérité héroïque. Un peuple qui ne veut pas mourir ne meurt pas… »

Anatole France (1844-1924) milita en faveur de nombreuses causes sociales et politiques de son temps. Il participa ainsi à la fondation de la Ligue des droits de l’Homme. Il fut aussi, avec Romain Rolland et, dans une moindre mesure, Frédéric Mistral et Saint-John Perse, l’un des quatre lauréats français du prix Nobel de littérature à s’être mobilisé pour les Arméniens.

À l’Académie française où il est élu en janvier 1896, il succède à Ferdinand de Lesseps. Pour l’anecdote, ce dernier obtint l’autorisation de percer le Canal de Suez grâce à son ami arménien Nubar Pacha, alors ministre des Affaires étrangères de Mehmet Ali.

D’autres académiciens de l’époque soutiendront la cause arménienne : Albert de Mun, Alfred Vandal et Denys Cochin.

Anatole France est sensibilisé au sort des Arméniens lors des massacres hamidiens qui firent plus de 200.000 morts dans l’Empire ottoman. Il connaît bien l’écrivain arménien Archag Chobanian, très apprécié dans le milieu littéraire français, qui a dû fuir Constantinople en 1895, et préface plusieurs ouvrages d’auteurs arméniens. Son engagement pour les Arméniens sera l’un des plus remarquables de son temps.

Anatole France sera ainsi, aux côtés de Jean Jaurès, George Clemenceau, Pierre Quillard et Francis de Pressensé, l’un des membres fondateurs et membres du comité de rédaction du journal Pro Armenia, fer de lance du mouvement arménophile.

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