ROMAIN ROLLAND – SOUTIEN A UN PEUPLE ASSASSINE

Prix Nobel de littérature 1915, président en 1939 du Comité mondial contre la guerre et le fascisme, il s’intéressa au destin des Arméniens lors des massacres dans l’Empire ottoman en 1894-1896 qui firent plus de 200000 morts. Il note alors dans son journal ces lignes d’une telle résonnance avec l’actualité : 

« Il y avait là, comme pierre de touche, le plus atroce des forfaits, la Saint-Barthélemy d’Arménie. Victor Bérard, mon ancien camarade de Normale, qui revenait de Constantinople, en rapportait des précisions indiscutées. Il s’agissait de l’assassinat prémédité, exécuté de sang-froid, de tout un peuple, – d’un carnage méthodiquement réglé et dirigé par un gouvernement, sans nulle poussée de fanatisme. Il n’était pas un gouvernement d’Europe qui ne le sût, qui ne s’y attendît, un mois au moins avant les massacres. 

Et cependant, aucun, pour des raisons politiques, ne tenta rien, ne voulut rien faire pour les empêcher. Et pas une voix dans notre grande presse ne s’éleva pour les condamner. Le « sultan rouge » l’avait achetée. Je vis alors certains hommes qui, quelques mois plus tard, hurlaient au crime, pour Dreyfus, en délirant de douleur sincère et de fureur, faire les sourds quand on leur parlait de l’Arménie, ou même sourire avec indifférence, comme s’il s’agissait d’une simple affaire de police intérieure, où les massacrés ne l’avaient point volé ! »

S’il ne s’engage pas publiquement, Rolland invite les intellectuels de son entourage à s’instruire sur cette tragédie : 

« Il vient de paraître à Paris le premier numéro d’un journal : Pro Armenia auquel collaborent Jaurès et Clemenceau. Je ne saurais trop vous engager à le lire et à le répandre. On est de nouveau à la veille de nouveaux massacres. Il faut que l’opinion publique de l’Europe se lève enfin contre ce monstre de Constantinople. Le voilà, le vrai Attila ! Il n’y a pas à le chercher si loin. – L’empereur a été l’embrasser. L’impératrice a logé chez lui »

Romain Rolland encourage notamment son ami Charles Péguy à écrire sur le sujet. 

La cause arménienne touche l’auteur de « Jean-Christophe », car il y voit un révélateur des injustices du monde. Comme Péguy, il lui accorde une dimension universelle. Il le rappelle dans son texte « Aux peuples assassinés » publié par la revue genevoise « Demain », le 2 novembre 1916, jour des morts est-il précisé :

« […] Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ces muets de la presse et de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896 ? »

Historien de la musique, Romain Rolland s’enthousiasme aussi pour celle des Arméniens. Il rencontre lors d’un concert en 1906 le grand compositeur Komitas, référence majeure de la culture arménienne, qui retranscrit des chants populaires tombant dans l’oubli. 

Les liens de cœur de Romain Rolland avec les Arméniens se concluent par la traduction de « Jean-Christophe » en Arménie soviétique, en 1935. 

« Je me réjouis d’apprendre que mon Jean-Christophe sera traduit en langue arménienne. Avec plaisir, je vous autorise à le faire, et j’adresse mon salut cordial à votre illustre pays arménien, qui est particulièrement cher à mon cœur de musicien par ses beaux chants que j’admire depuis longtemps. Ils ont un charme et une richesse mélodique, qui font de votre terre, musicalement, une Italie soviétique ».