WESTERN ARMENIA – Les étapes constitutives de la Légion d’Orient

 

Entré en guerre en novembre 1914 aux côtés des Empires Centraux, le gouvernement jeune turc profita de la focalisation sur les événements européens pour mettre à exécution son plan, c’est-à-dire l’annihilation totale et définitive des Arméniens vivant sous sa domination. Plus d’un million d’Arméniens périrent dans des conditions particulièrement atroces de 1915 à 1916, sans compter les victimes des régimes hamidien et kémaliste. Dans plusieurs cas, les Arméniens tentèrent de s’opposer les armes à la main au sort qui les attendait. L’épopée du Djébel Moussa constitua, avec le mouvement d’autodéfense de Van, des épisodes heureux d’une résistance armée. Les Djébéliotes étaient de véritables miraculés.

L’histoire commença donc au Moussa Dagh, Mont-Moïse ou Djébel Moussa, qui domine la pointe nord de la baie d’Antioche, appartenant au vilayet d’Alep. Jusqu’à sa destitution survenue le 21 juin 1915 sur ordre de Talaat bey, ministre de l’Intérieur, qui lui reprochait sa modération, le vali, Djélal bey, parvint à protéger les Arméniens de toute mesure de déportation. Grâce à cette protection, les huit villages de Vakif, Razer, Yoghoun-Olouk, Kabousi, Hadji-Habibli, Bithias, Eukus-Keupreu, Kabakli, répartis sur une surface d’environ quinze kilomètres carrés avaient été jusqu’alors épargnés. Ces populations, qui formaient l’avant-poste méridional du peuple arménien vers le monde arabe, ne reçurent l’ordre de départ qu’à une date relativement tardive, le 30 juillet. Un délai supplémentaire leur fut accordé jusqu’au 5 août. Quand il leur fut intimé de partir, les villageois du Djébel Moussa, qui avaient été témoins depuis plusieurs mois de la déportation de leurs coreligionnaires, savaient à quoi s’attendre. Ils se résolurent donc à prendre les armes pour tenter l’impossible.

Par un heureux concours de circonstances, le croiseur français Guichen, commandé par le capitaine de frégate Brisson, en mission au nord d’Antioche en application du blocus des côtes ottomanes, aperçut des signaux à terre. Mis au courant de la situation, le vice-amiral Dartige du Fournet, commandant en chef de la 1ère armée navale, ordonna l’évacuation des Arméniens, qui s’effectua les 12 et 13 septembre 1915. Après d’âpres négociations, les 4.083 survivants trouvèrent refuge dans un camp de concentration à Port-Saïd, administré par l’autorité militaire britannique.

Dans les semaines qui suivirent leur arrivée, les dirigeants anglais et français se préoccupèrent de l’utilisation possible des hommes valides de Port-Saïd. Le gouvernement français pensa les employer comme débardeurs à la base de Moudros mais le général Galliéni, ministre de la Guerre, y renonça en raison de leur manque d’aptitude à cet emploi et surtout de leur volonté de servir comme combattants sous le drapeau français par reconnaissance. Dans cette optique, le général Maxwell, commandant en chef des armées britanniques en Egypte, proposa, dès septembre 1915, de constituer une légion arménienne avec les Djébéliotes en état de porter les armes, auxquels seraient adjoints 500 volontaires arméniens d’Amérique pour des coups de main et des incursions dans la région d’Alexandrette, afin d’assurer la sécurité de l’Egypte. Dans le même temps, l’Intelligence Office envisageait de les employer pour effectuer un coup de main contre le chemin de fer de Bagdad pour isoler la Syrie de l’Anatolie.

Boghos Nubar pacha, président de la Délégation nationale arménienne en charge depuis avril 1915 de toutes les affaires arméniennes, repoussa catégoriquement ces projets, qui auraient constitué une grave imprudence, redoutant que les Jeunes Turcs ne trouvent là un prétexte à des représailles. Il fut fortifié dans son opinion par une communication du patriarche arménien de Constantinople, Mgr Zaven, adressée à toutes les colonies arméniennes à l’étranger, qui attirait l’attention de ses compatriotes sur les dangers encourus par les Arméniens survivants par tout acte pouvant causer de nouveaux malheurs. Il leur recommandait, instamment, de s’abstenir de toute action politique, aussi bien par écrit qu’oralement et de toute manifestation quelconque. Boghos Nubar pacha écarta donc toute idée de corps arménien et préconisa l’enrôlement des Arméniens désireux de prendre les armes, sous les drapeaux alliés dans des troupes régulières. Le général Roques, nouveau ministre de la Guerre, repoussa cette demande car la loi du 16 août 1915 interdisait pendant toute la durée de la guerre et sur tout le territoire français les engagements dans l’armée française des citoyens de pays en guerre avec la France ou ses alliés. C’est la raison qui poussa 400 des 4.000 membres de la colonie arménienne de France à s’engager volontairement dans les rangs de la Légion étrangère.

Cette affaire rebondit en juillet 1916 après l’accord Sykes-Picot définissant la politique moyen-orientale future de la France et de la Grande-Bretagne. Le général Roques fit connaître au ministère de la Marine, suite aux projets de révolte en Syrie, son désir de recruter des Arméniens d’Egypte et de l’Inde désireux de participer à la libération de leur pays sous le drapeau français. Des négociations s’engagèrent entre les gouvernements français et britannique en juillet-août 1916. Le général Clayton, directeur de l’Intelligence Office au Caire, suggéra à Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, la création d’un corps arménien à Chypre, en vue de collaborer à la libération de leur patrie sous l’égide de la France et de soutenir l’action française au Moyen-Orient. Le diplomate transmit cette proposition à Briand et aux autorités militaires françaises, qui se déclarèrent en sa faveur. Cette initiative reçut également l’agrément de la Délégation nationale arménienne, car les considérations d’ordre humanitaire étaient désormais mises de côté, l’extermination ayant été poussée à ses dernières limites.

Sur décision du général Roques, la Légion d’Orient fut officiellement créée le 15 novembre 1916. Mais avant de donner son aval, le ministre de la Guerre décida, le 21 septembre 1916, d’envoyer une mission d’enquête auprès des autorités britanniques d’Egypte et de Chypre, dirigée par le chef de bataillon Ferdinand Romieu, qui mena ses investigations à Alexandrie puis au Caire, en septembre-octobre 1916. Cette enquête portait sur la possibilité d’établir à Chypre un camp militaire arménien et sur les exigences à réaliser pour un premier groupement d’environ 500 hommes, constitué par les Arméniens réfugiés en Egypte et les prisonniers de guerre internés au camp de Summer Poor, près de Bombay.

 

Ce projet d’organisation fut conduit à étudier l’opportunité d’enrôler également des Syriens et tous autres sujets ottomans résidant en Egypte, désireux de combattre contre les Turcs.

Elle fut déterminée par l’Instruction sur l’organisation de la Légion d’Orient n° 7.549-9/11, publiée le 26 novembre 1916. La dénomination de Légion d’Orient fut adoptée sur proposition de la Délégation nationale arménienne par précaution contre des représailles éventuelles et pour répondre à la volonté des Syriens d’incorporer cette unité, afin de combattre la Turquie. De même, on employa l’expression volontaire d’origine ottomane à la place des termes Arménien et Syrien. Le recrutement s’opéra par voie d’engagement volontaire.

La composition de ce corps, initialement prévue pour les Arméniens, fut élargie aux Syriens, qui, d’après le général Roques, demandaient à combattre la Turquie. Cette décision allait à l’encontre des impressions du commandant Romieu, qui n’avait pas constaté chez les Syriens d’Egypte un désir réel de combattre. La Légion d’Orient fut composée de trois peuples différents : les Arméniens, les Libanais et les Syriens chrétiens. Il fallut attendre la chute du régime arabe de Damas, en juillet 1920, pour voir les musulmans s’enrôler dans la Légion Syrienne.