Une pièce d’artillerie française en position dans Marache. (photo extraite du documentaire « Memories of Marasch ») © Populaire du Centre

Le 412e Régiment d’infanterie, formé à Limoges en mars 1915, est, au soir de l’Armistice, l’un des régiments les plus décorés de l’armée française. Mais sa guerre n’est pas terminée. Au printemps 1919, il sera envoyé en Cilicie où il combattra l’armée turque pendant plus d’un an. Il sera même l’un des protagonistes de l’un des épisodes les plus noirs de cette guerre oubliée : « l’affaire de Marache ».

Sur le front de l’ouest, le fracas des canons s’est tu depuis plus de quinze mois. En ce 15 janvier 1920, Les hommes de la 6e compagnie du 412e régiment d’infanterie ne sont pourtant toujours pas démobilisés. À trois mille kilomètres de Paris, ils peinent dans la neige qui tombe abondamment sur la Cilicie, cette partie des monts du Taurus qui marque la frontière entre la Turquie et la Syrie.

« Nous avons passé la nuit dans les wagons, racontera un soldat français de la 6e compagnie dans une lettre à sa famille. Le lendemain matin, nous avons débarqué, nous étions dans la neige et le froid et il fallait faire la route à pied. Nous avions comme mission d’aller dans une ville perdue dans les montagnes. »

Cette ville, c’est Marache où, depuis novembre 1919, de violents incidents opposent les Turcs nationalistes à la garnison française. Prise entre deux feux, la population arménienne de la ville commence à subir les exactions de plus en plus fréquentes des milices turques.

Une maison en flamme dans un quartier de Marache. (photo extraite du documentaire « Memories of Marasch »)

La situation en Cilicie est explosive. Les troupes françaises sont confrontées à une guérilla de plus en plus agressive. Les pertes s’accumulent.

Un héritage des accords Sykes-Picot

Comment en est-on arrivé là ? En 1916, les accords Sykes-Picot délimitent les zones d’influence de la France et de la Grande-Bretagne au Moyen Orient. Aux Français, le Liban, la Syrie et la Cilicie, aux Anglais, la Palestine, la Mésopotamie et l’Iran.

La guerre entre l’Entente et la Turquie prend fin officiellement le 30 octobre 1918. Les accords Sykes-Picot entrent immédiatement en application.
Rangée dans le camp des vaincus, la Turquie doit se soumettre aux exigences des Alliés. Un jeune lieutenant-colonel, dont la bravoure a été remarquée lors de la bataille des Dardanelles, est chargé de superviser le désarmement de l’armée turque. Mais le brillant officier fait tout le contraire. Il réorganise l’armée, la réarme et prend la tête d’un mouvement nationaliste qui réclame « la Turquie pour les Turcs ». Cet homme, c’est Mustapha Kemal, le futur Ataturk.

Mustapha Kemal (en uniforme clair) au milieu de ses officiers

 

Une des principales revendications territoriales du mouvement de Kemal porte sur la Cilicie. Il considère les troupes françaises comme des troupes d’occupation qu’il faut chasser par tous les moyens.

Au moment où les hommes de la 6e compagnie du 412e RI s’engagent sur la route de Marache, l’insurrection est bel et bien commencée. Depuis plusieurs jours, plus aucune nouvelle ne parvient de la ville assiégée.

« Le 16 à 8 heures, nous avons repris la route pour Marache, raconte encore le soldat français à sa famille. Il neigeait toujours, vers 10 heures la neige a cessé de tomber mais on marchait toujours dans la neige. Le 17, dernier jour de marche, nous sommes partis à 6 heures. Toujours les mêmes chemins à travers des montagnes, dans l’eau et la neige, tu peux comprendre la fatigue qui nous dominait. À 21 heures, nous rentrions dans la ville de Marache, tout était calme. »

Dans la ville, la situation est confuse. Les troupes françaises sont réparties sur différents points stratégiques. Le 412e RI est au nord. Les Turcs occupent toute la partie ouest.

Des Tchétés, les milices turques de Cilicie

Pour l’instant, les deux adversaires restent campés sur leurs positions. Dans l’église protestante, les hommes des 1re et 6e compagnies peuvent se reposer. « La journée du 18 a été calme, la journée du 19 et du 20 de même. »

L’orage se déclenche le 21 janvier. « Les Turcs, à 13 heures, nous ont attaqués, ma foi je te raconterai dans quelques jours ce qui s’est passé car la guerre est toujours la même et partout les balles traversent bien. »

Les «poilus» parmi les premières victimes

« Ce 21 janvier, à midi précis, le commissaire de police tira en l’air cinq coups de revolver dans une rue voisine du couvent, racontera Materne Muré, curé de la paroisse des pères franciscains à Marache. C’était le signal convenu. Aussitôt, je vois de la fenêtre du couvent un rassemblement se former sur la plate-forme de la citadelle située en face de moi. C’était la bande des insurgés. »

« Toute la population turque de Marache courut aux armes, poursuit le prêtre, et se mit à faire pleuvoir des milliers de balles sur les maisons chrétiennes. Les premières victimes furent des Français, de pauvres poilus, qui, ne soupçonnant rien, étaient allés au marché avec leurs chariots. »
Coincés dans leurs réduits fortifiés, les Français ne peuvent empêcher les Turcs de déferler sur les quartiers arméniens, à peine défendus par des milices locales peu armées. En quelques jours, des milliers de personnes sont exécutées. Les survivants parviennent à rejoindre les zones tenues par les Français.

Au fil des jours, la situation des soldats français et des réfugiés arméniens devient désespérée. Rationnés en vivres et en munitions, les assiégés vont tenir jusqu’au 10 février, jusqu’à ce que l’ordre d’évacuation soit donné par le commandant de la garnison.

La colonne française quitte la ville dans la nuit du 10 au 11 février 1920. Elle est suivie par des milliers de civils arméniens qui espèrent échapper aux exactions turques. Par des températures de -18°, commence alors la terrible « retraite de Marache »

La retraite de Marache, l’enfer sous la neige

Des réfugiés arméniens

 

Contre toute attente, la sortie des troupes françaises de Marache s’effectue sans avoir à combattre. Les Turcs laissent faire. Sous une bise glaciale, les troupes progressent lentement à la lueur des incendies qui consument la ville. Elles sont suivies par une cohorte de civils arméniens. « La multitude de femmes et d’enfants qui me suivaient, raconte le père Muré, au lieu d’observer un silence absolu, ne firent que crier : l’enfant appelait la mère, la mère l’enfant, tandis que notre passage était éclairé par les lueurs de la ville encore en flammes. »

Pendant deux jours, la colonne avance sans rencontrer de résistance. « Ces deux jours de marche furent heureux : du beau temps, des chemins secs », se souvient Materne Muré. Mais dans la nuit du 12 au 13 février, la neige se met à tomber, en abondance. « La marche de Bel-Pounar à Islahié dura quatorze heures. Se reposer était impossible ; un moment de repos, c’était la mort. Les malheureux qui se reposèrent ne purent plus se remettre sur pieds. Sur toute la route, rien que des cadavres : 1.200 Arméniens succombèrent. Les parents jetèrent leurs enfants à côté de la route, ne pouvant plus les porter sur le dos. Les soldats noirs, s’appuyant un moment contre un arbre, y restèrent gelés le fusil en main. » Lorsque la colonne arrive enfin à Islahiyé, les soldats sont épuisés, les civils arméniens sont décimés.

À Marache, les Turcs, qui ont les mains libres, se déchaînent sur les civils restés dans la ville. Le bilan est terrible. Entre 16.000 et 20.000 Arméniens – selon les sources – sont massacrés. La diaspora arménienne reprochera à la France d’avoir laissé faire. Au début des années quatre-vingt, les Turcs renommeront Marache pour l’appeler Kahramanmaras, littéralement « Maras l’héroïque », en souvenir des événements de 1920.