Là où dix mille vies arméniennes ont été englouties dans le silence
Il existe des lieux qui ne sont pas seulement des lieux.
Ils deviennent des témoins.
Le Düden Kuyusu, dans la région de Çüngüş, au sud-est de l’Arménie Occidentale occupée par la Turquie, est l’un de ces lieux. Un gouffre profond, associé dans la mémoire locale au massacre d’Arméniens en 1915. Des témoignages transmis dans la région rapportent que des hommes, des femmes et des enfants arméniens y furent précipités, certains encore vivants. Une tradition locale évoque le chiffre d’environ 10 000 victimes.
Il ne s’agit donc pas seulement d’un site géographique.
Il s’agit d’une tombe.
Mais d’une tombe sans pierre.
D’une tombe sans inscription.
D’une tombe sans nom.
Un peuple jeté dans un gouffre
Les récits associés au Düden décrivent une violence qui ne visait pas seulement à tuer, mais à faire disparaître les traces mêmes des morts.
Selon un témoignage historique cité dans une étude universitaire, des Arméniens de Çermik furent massacrés avant que leurs corps ne soient jetés dans un puits décrit comme « sans fond ». Le même récit rapporte que des femmes et des enfants furent également amenés sur le lieu du massacre.
La violence physique fut ainsi accompagnée d’une seconde violence : l’effacement de la sépulture.
Or, donner une sépulture aux morts constitue l’un des actes les plus anciens de l’humanité.
Une pierre tombale dit : « Ici repose quelqu’un. »
Elle affirme que cette personne a existé.
Elle lui restitue un nom.
Elle inscrit son existence dans le temps.
Le Düden, lui, porte l’image inverse : des milliers de morts dont la mémoire est demeurée suspendue au-dessus d’un gouffre.
Une tombe collective sans pierre tombale
Le silence qui entoure un lieu pareil ne signifie pas nécessairement que la mémoire a disparu.
Il peut signifier qu’elle a été empêchée de prendre forme.
Pendant des générations, les populations locales ont continué à raconter que « les Arméniens » se trouvent là. Une source contemporaine rapporte que cette mémoire demeure présente chez les habitants de Çüngüş et que le Düden est toujours associé au massacre.
Cette transmission orale possède une importance particulière pour l’histoire des génocides.
Car lorsque les archives sont incomplètes, lorsque les tombes ne sont pas identifiées et lorsque les monuments commémoratifs n’existent pas, la mémoire des communautés devient elle-même une archive.
Elle ne remplace pas l’enquête historique ou archéologique.
Mais elle constitue un élément qui mérite d’être documenté, confronté aux sources disponibles et préservé.
Le devoir de mémoire commence parfois par une pierre
La question du Düden dépasse donc la seule histoire arménienne.
Elle pose une question universelle :
Que doit faire l’humanité lorsqu’un massacre n’a même pas laissé de tombe ?
La réponse ne peut pas être l’oubli.
Elle devrait être la recherche.
Recherche des archives.
Recherche des témoignages.
Recherche des noms.
Recherche des familles.
Recherche du lieu exact.
Recherche scientifique des vestiges lorsque les conditions permettent une telle investigation.
Et, surtout, transmission de la mémoire aux générations futures.
La création d’un mémorial ne rendrait pas la vie aux victimes.
Mais elle accomplirait quelque chose d’essentiel : elle transformerait un lieu d’effacement en lieu de mémoire.
Une pierre pourrait alors dire ce que le gouffre n’a jamais pu dire : ils étaient là.
Düden et la mémoire des peuples autochtones
Pour les Arméniens originaires de cette région, la question possède également une dimension liée au patrimoine culturel et à la continuité historique.
Un peuple ne se définit pas seulement par les monuments qui ont survécu.
Il peut également être lié aux lieux où ses morts ont disparu.
Les cimetières détruits, les églises abandonnées, les villages disparus et les lieux de massacre appartiennent eux aussi à la géographie de la mémoire.
La protection du patrimoine ne devrait donc pas se limiter aux monuments encore debout.
Elle devrait également prendre en considération les lieux de mémoire négative, c’est-à-dire les espaces où l’histoire d’un peuple a été brutalement interrompue.
Le Düden constitue, sous cet angle, un cas particulièrement poignant.
Il n’y a peut-être pas de monument à admirer.
Il n’y a peut-être pas de tombe à fleurir.
Mais il y a un lieu à préserver.
Une question pour la communauté internationale
Le Düden appelle donc une démarche qui pourrait associer historiens, archivistes, anthropologues, archéologues, spécialistes du patrimoine et représentants des communautés concernées.
Une documentation internationale pourrait notamment rechercher :
- les sources ottomanes et administratives relatives à Çüngüş et Çermik ;
- les témoignages arméniens contemporains des événements ;
- les récits transmis par les populations locales ;
- les photographies et cartes anciennes du site ;
- les données archéologiques et géologiques disponibles ;
- l’identification des victimes lorsque cela est possible ;
- la possibilité d’une protection patrimoniale et mémorielle du site.
Une telle démarche ne devrait pas être conçue comme une instrumentalisation du passé.
Elle devrait être conçue comme un acte de connaissance.
Car la mémoire n’est pas une arme.
La mémoire est une responsabilité.
Le gouffre et la pierre
Il existe une étrange opposition entre le Düden et la pierre tombale.
Le gouffre absorbe.
La pierre conserve.
Le gouffre efface les corps.
La pierre restitue les noms.
Le gouffre descend vers le silence.
La pierre s’élève vers la mémoire.
C’est pourquoi une pierre posée au bord du Düden aurait une signification qui dépasserait largement la communauté arménienne.
Elle pourrait être dédiée à toutes les victimes innocentes dont les corps furent privés de sépulture et dont les noms furent condamnés à disparaître.
Elle pourrait porter une inscription simple :
« À la mémoire des victimes arméniennes qui furent précipitées dans ce lieu en 1915.
Que nul mort ne soit privé de mémoire,
que nul crime ne soit privé de vérité,
et que nul peuple ne soit privé de son histoire. »
Le Düden n’a pas besoin de devenir un symbole de haine.
Il peut devenir un symbole de conscience.
Car le véritable contraire de la mort n’est peut-être pas la vie.
C’est la mémoire.
Et tant que quelqu’un dira : « Ils étaient là », le gouffre n’aura pas réussi à les faire disparaître entièrement.
Par Armenag APRAHAMIAN
Président de la République d’Arménie Occidentale
