Citoyens de l’oubli: Raymond Berberian

  • by Western Armenia, janvier 12, 2024 in Société
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Si notre communauté avait agi avec calme et intelligence, elle aurait pu changer l'histoire.

En tant qu'êtres humains, nous, Arméniens, avons beaucoup de défauts, mais aussi d'énormes vertus héréditaires. Nous sommes même capables d'inventer un éléphant volant pour faire le tour du monde, mais incapables de nous comprendre.

Chacun d'entre nous est né attaché à une norme qui lui est propre. Chacun de nous croit qu'il est le seul héritier du profil de ses ancêtres, et qu'il y a des millions de profils comme le nôtre, éparpillés sur toute la planète. Si notre communauté avait agi avec cynisme, ruse et hypocrisie diplomatique, il aurait été possible de contrôler la bête et nous ne serions pas une diaspora de "citoyens de l'oubli" : Citoyens de l'oubli.

Je me demande: que se passerait-il si la Turquie reconnaissait officiellement le génocide perpétré contre l'ancien peuple arménien, s'excusait à genoux devant l'humanité d'avoir commis le crime le plus odieux de ces derniers temps, comme le ferait un peuple normal ; indemnisait les descendants des survivants, comme le ferait un peuple normal... ; établissait de bonnes relations avec Erevan, convainquait ses frères d'Azerbaïdjan de cesser de harceler les Arméniens : ses anciens frères de l'Union soviétique ?

Si cela devait arriver, ce serait terrible ; mes frères et moi serions tellement désorientés que nous ne saurions pas s'il faut renoncer à notre sentiment arménien si longtemps conservé dans le formol ou s'accrocher à nos souvenirs jusqu'à notre dernier souffle. Si cela devait se produire, notre patrie tenue par les Turcs deviendrait une Mecque, un pèlerinage touristique constant, et pourtant personne ne reviendrait y vivre. Il ne nous resterait que la nostalgie et une triste histoire qui se dessine dans nos yeux.

Si les Arméniens de la diaspora pouvaient effacer, même brièvement, le spectre du génocide, ils verraient les Turcs comme des êtres humains et non comme ce qu'ils sont : des ogres, des bourreaux et des criminels.

La Turquie a peut-être cru que l'élimination des Arméniens de leur ancienne patrie serait un gain d'estime de soi, mais le pronostic a échoué. Ce qu'elle a réussi, en revanche, c'est à accumuler plus de haine à son actif et à révéler au monde sa condition de sous-homme.

Je crains que ce que je vais dire ne heurte mes frères dispersés dans le monde, même ceux de notre lointaine Arménie.

Le mot "ORIGINE" ne correspond pas aux descendants arméniens dispersés dans le monde dans des circonstances déjà connues. Qualifier l'Arménien de race ne convient pas non plus. Car l'Arménien n'est pas un produit commercialisé, tout comme un appareil électroménager portant la mention "Made in Armenia". L'Arménien est l'histoire elle-même...

Le jour où la "cause arménienne" sera enfin réglée aux Nations Unies par nos représentants diplomatiques et intellectuels actifs, en chacun de nous, citoyens d'Arménie occidentale, naîtra un nouveau sentiment pour Erevan.

 Un nouveau peuple fleurira qui nous enveloppera tous, ceux que nous avons été, ceux que nous sommes et ceux que nous serons ; il nous unifiera en tant que ce que nous sommes : des citoyens du "Haiastan" ; par les lois et par les traités internationaux, en vigueur, qui nous correspondent.

Le "Haiastan" restera un mot sacré, il représentera tous ceux qui sont tombés pendant et bien avant le génocide, il sera la justification qu'ils vivront dans le sang de chacun d'entre nous, les exilés de la diaspora : citoyens de l'oubli.

Poète de la patrie volée

Raymond Rupén Berberian