« Sans la victoire de Sardarabad du 28 mai 1918 l’actuelle République d’Arménie n’aurait pas existé » dixit le Président Serge Sarkisyan
Le nouveau premier ministre Nikol Pachnian ajoute « que son pays était prêt à rétablir les relations diplomatiques avec la Turquie sans conditions préalables. »
Essayons de mieux comprendre la situation.
COMMUNIQUÉ
En ce qui concerne la situation politique en Transcaucasie et la nouvelle situation créée par la déclaration d’indépendance de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan, le Conseil National Arménien se déclare être l’autorité seul et suprême dans les provinces arméniennes.
Pour des raisons importantes laissant la constitution d’un gouvernement national arménien à des jours plus proches, le Conseil National assume provisoirement toutes les fonctions du gouvernement pour diriger les forces politiques et administratives des provinces arméniennes.
Le Conseil National Arménien:
30 mai 1918, Tiflis
Simon Vratsyan, « République d’Arménie », Erevan, Arménie, pp. 159-162
Le Traité de Batoum
Le 2 juin, lorsque les détails de la victoire arménienne dans la province d’Erevan furent parvenus à Batoum, Vehib et Halil consentirent à une rectification territoriale mineure. Dans l’uezd d’Alexandropol, une bande de terre entre Djadjur et le Mont Aragads (Alagiaz) à l’ouest et la route Hamamlu-Erevan à l’est, d’environ 640 kilomètres carrés, fut abandonnée par la Turquie « par égard pour les relations amicales qui venaient d’être établies. » Ce fut, toutefois, la concession maximale.
Ensuite, félicitant les délégués arméniens pour la victoire de Silikian, Pirumian et Dro, le général Vehib suggéra qu’une alliance militaire, mieux que toute autre, dissiperait la méfiance entre les deux peuples. Il proposa qu’une force arménienne de dix mille hommes se joigne aux troupes ottomanes pour une avancée en Perse. Alexandre Khatisian, arguant que la nation arménienne épuisée ne pouvait plus combattre, déclina l’invitation.
A midi, le 4 juin 1918, Khatisian, Kachaznuni et Papadjanian signèrent l’acte au nom de la nouvelle administration arménienne. « Le Traité de Paix et d’Amitié entre le Gouvernement Impérial Ottoman et la République d’Arménie » comprenait quatorze articles et trois annexes.
L’Article I, déclarait l’établissement de la paix et d’une amitié éternelle.
L’Article II, déterminait la nouvelle frontière entre la Transcaucasie et la Turquie. Elle s’étendait le long des limites orientales des uezds d’Akhaltsikh et d’Akhalkalak, vers le cœur de l’uezd d’Alexandropol, passait par le sommet du Mont Ararat, puis vers l’uezd d’Etchmiadzine jusqu’à une route située à 6,4 kilomètres à l’ouest du village d’Etchmiadzine. De là, la frontière continuait le long d’une ligne parallèle à la ligne de chemin de fer Alexandropol-Julfa jusqu’à un village situé à 6,4 kilomètres au sud d’Erevan, se déplaçait enfin vers le sud-est, laissant à la Turquie la majeure partie du Sharur-Dalagiaz et du Nakhitchevan, et atteignait le village d’Alidjin, situé sur le fleuve Arax le long de l’ancienne frontière russo-perse.
L’Article III, stipulait que le gouvernement ottoman devrait être informé de tout accord arméno-azerbaïdjanais relatif aux frontières communes aux deux républiques.
L’Article IV, prescrivait aux ottomans de fournir une assistance militaire à la demande du gouvernement arménien pour le maintien de la loi et de l’ordre.
L’Article V, faisait obligation au gouvernement arménien de prendre des mesures énergiques pour interdire la formation de bandes armées sur son territoire et disperser toutes celles qui y chercheraient asile.
L’Article VI, garantissait la liberté religieuse et culturelle sans entraves des musulmans en Arménie. Le nom du sultan ottoman serait mentionné dans les prières publiques des musulmans.
L’Annexe 3 du traité décrivait en détail ces libertés.
L’Article VII, prévoyait de futures conventions consulaires et commerciales. Jusqu’à leur établissement, la diplomatie et le commerce fonctionneraient sur la base de la clause de la « nation la plus favorisée ». L’Annexe 1 définissait les privilèges et les obligations des deux parties contractantes.
L’Article VIII, portait approbation de tarifs peu élevés et prévoyait l’utilisation réciproque des voies ferrées.
L’Article IX, entérinait le rétablissement immédiat des communications postales et télégraphiques entre les deux pays.
L’Article X, traitait des habitants résidant le long de la frontière et de la circulation frontalière. L’Annexe 2 contenait des réglementations détaillées sur ce sujet.
L’Article XI, prescrivait aux autorités arméniennes d’utiliser tous les moyens possibles pour évacuer toutes les forces arméniennes de Bakou et de garantir que cette opération se déroulerait sans heurts.
L’Article XII, certifiait que toutes les dispositions du Traité de Brest-Litovsk non incompatibles avec le présent accord devaient être respectées par les deux signataires.
L’Article XIII, stipulait que les troupes occupant des territoires situés au-delà des frontières déterminées à l’Article II serait retirées après la signature du traité.
L’Article XIV, spécifiait que le traité entrerait en vigueur après une ratification mutuelle, qui devrait avoir lieu à Constantinople dans un délai d’un mois.
Un traité additionnel et un accord spécial relatif à l’échange des prisonniers de guerre furent également conclus ce jour. Il s’agissait du Traité Additionnel de Batoum qui attestait que l’Arménie était une nation vaincue.
Les autorités arméniennes avait obligation de démobiliser immédiatement toutes ses troupes, en ne maintenant qu’une force limitée dans des zones précises d’opération à déterminer en consultation avec l’empire ottoman. Ces restrictions resteraient en vigueur jusqu’à l’établissement d’une paix mondiale.
Tous les fonctionnaires et représentants civils des nations en guerre avec les Puissances Centrales devaient être expulsés d’Arménie. Le matériel et les troupes ottomanes devaient circuler sans entraves sur le territoire arménien. Une commission mixte spéciale organiserait l’utilisation des routes et chemins de fer, et le gouvernement arménien serait tenu pour responsable de toute forme d’obstruction.
De plus, l’armée ottomane se réservait le droit d’utiliser ses propres forces si les Arméniens s’avéraient incapables de maintenir l’ordre et de faciliter les transports. Sur ordre de la Turquie, les Puissances Centrales devaient bénéficier de tous les privilèges décrits dans le Traité Additionnel qui, contrairement au traité principal, entrait immédiatement en vigueur. La botte de l’empire ottoman écrasait lourdement les 7 200 kilomètres carrés de la République arménienne.
Peu après le départ des délégués arméniens de la salle de conférence, les représentants ottomans accueillirent Mahmed Hasan Hajinskii et Mehmed Emin Rasul-Zade. N’ayant rien à négocier, les délégués azerbaïdjanais, dans une atmosphère cordiale et festive, apposèrent leurs signatures sur un traité préétabli. Halil et Vehib assurèrent leurs frères de race et de religion que l’assistance ottomane serait immédiatement mise à disposition. La Géorgie fut la dernière république à conclure un accord. Après la signature de l’accord germano-géorgien à Poti, Noi Ramishvili s’était rendu à Batoum pour rechercher un arrangement favorable avec la Turquie. Dans des notes à la délégation ottomane, il insistait sur l’inviolabilité des frontières de Brest-Litovsk, reconnaissant pourtant tacitement la perte de l’Akhalkalak et de la majorité de l’Akhaltsikh. C’était toutefois la concession maximale des géorgiens.
Tard dans la nuit du 4 juin, Halil, dans un état d’agitation extrême, convoqua Khatisian. Il était irrité par l’obstination de Ramishvili et conseilla au chef de la délégation arménienne de raisonner et de faire pression sur son ancien partenaire. Halil l’avertit que des milliers d’Arméniens de Géorgie, particulièrement à Tiflis, seraient en danger si les forces ottomanes étaient obligées d’attaquer pour imposer leurs conditions au gouvernement géorgien.
Néanmoins, Ramishvili, fort de l’assurance du soutien allemand, refusa de signer le traité presque jusqu’à l’aube du 5 juin, lorsqu’Halil Bey consentit finalement à retirer les exigences turques sur le district d’Abastuman dans le nord de l’Akhaltsikh.
En apothéose de la négociation de paix, les délégués géorgiens, arméniens, azerbaïdjanais et turcs se réunirent pour signer un accord concernant les quatre Etats. Il fut déterminé que le matériel roulant de l’Administration des Chemins de Fer Transcaucasiens serait réparti proportionnellement à la longueur des voies revenant à chaque pays. La République arménienne était de nouveau la perdante.
La Turquie contrôlait les voies ferrées de Sarikamish à Julfa et dans tout l’oblast de Batum ; la Géorgie possédait les voies rayonnant à partir de Tiflis vers Bakou, Batoum et Karakilisa ; l’Azerbaïdjan héritait de la majeure partie des lignes Bakou-Tiflis et Bakou-Petrovsk.
La République arménienne disposait d’approximativement 48 kilomètres de voies entre Djadjur et Karakilisa ; mais même cette zone était encore occupée par les Turcs. Les seules voies ferrées réellement sous la juridiction de la République allaient d’Erevan à Noragavit, une distance de 6,4 kilomètres. L’Administration Arménienne des Chemins de Fer commença ses activités avec deux locomotives détériorées, vingt wagons de marchandises délabrés et un wagon de voyageurs.
Evaluation des pertes
Le 6 juin, Kachaznuni, Khatisian et Papadjanian retournèrent à Tifilis et soumirent le Traité de Batoum au Conseil National. L’évaluation des pertes montrait que la Transcaucasie avait été dépouillée de plus de 20 pour cent de son territoire, sur lequel vivaient presque 19 pour cent de la population totale en 1914. Pratiquement les trois-quarts des territoires cédés avaient été arrachés à l’oblast de Kars et au gouvernorat d’Erevan, comme le montrent les chiffres suivants :

Le Traité de Brest-Litovsk avait attribué à l’empire ottoman presque 16.000 kilomètres carrés et six cent mille habitants de la Transcaucasie.
Par le Traité de Batoum, la Turquie obtenait 12.800 kilomètres carrés supplémentaires peuplés de six cent cinquante mille habitants, dont les deux tiers étaient Arméniens. La répartition nationale des uezds concernés était la suivante :

La population des districts restants du gouvernorat d’Erevan, c’est-à-dire de la République arménienne du Caucase, se composait d’approximativement trois cent mille des deux millions d’Arméniens de Russie, et d’un nombre au moins égal de réfugiés d’Arménie turque et des régions cédées à Brest Litovsk et à Batoum. Même dans cette région pitoyablement minuscule, se trouvaient presque cent mille musulmans.
Avant le départ de la délégation de Khatisian de Batum, Vehib Pacha avait promis que tous les efforts seraient faits pour exempter de la conscription militaire les Arméniens restant sur les territoires cédés. Si des évènements imprévus requéraient leurs services, ces Arméniens ne pourraient en aucun cas être déplacés en dehors de leurs districts d’origine. De plus, tous les réfugiés des zones situées entre les frontières de Brest et Batoum seraient autorisés à rentrer chez eux mais, dans l’attente d’un arrangement particulier, les Arméniens des oblasts de Kars et de Batoum se voyaient refuser ce privilège.
Ayant reçu cette information, le Conseil National Arménien nomma une commission spéciale en vue de rencontrer Kiazim Karabekir à Alexandropol pour finaliser les détails du rapatriement, de l’échange des prisonniers, du retrait turc de la zone de Karakilisa et de l’utilisation ottomane des voies de transport vers l’Arménie. En dépit des demandes répétées de la commission, Karabekir ne consentit ni au retour des réfugiés ni au retrait des forces ottomanes du district de Pambak dans le nord de l’Arménie. Lui et son commandant, le général Essad Pasha, se plaignirent amèrement de violations du Traité de Batoum, car des bandes armées arméniennes et de nombreux villageois des territoires cédés, refusant de se soumettre paisiblement à la loi ottomane, attaquaient des officiels turcs et sabotaient les efforts militaires des Puissances Centrales. Les discussions d’Alexandropol n’aboutirent à aucun accord, mais à la mi-Juillet, les troupes ottomanes des régions du sud du gouvernorat d’Erevan, atteignirent finalement les frontières établies par le Traité de Batoum. Des canons turcs étaient installés à 6,4 kilomètres d’Etchmiadzine et 6,4 kilomètres d’Erevan, capitale de l’Arménie.
Rappelant les victoires de Sardarabad, de Bach-Abaran et de Karakilissé, dans son discours le Président Sarkisyan à exprimé que « Sans le 28 mai 1918, il n’y aurait pas eu d’Arménie soviétique ainsi que la République d’Arménie telle que aujourd’hui (…) ».
La question qui est soulevée par le Président Sarkisyan est une nouvelle fois fortement complexe.
Puisque dans sa déclaration, il oublie que les troupes d’Antranig et de Karékine Njdé, sans l’accord ni le soutien des membres du parti Dashnakzutyun gouvernant une République arménienne de 12.800 km2, ont pénétré par le Nakhitchevan dans le Zanguezour afin de libérer cette région et de constituer la République d’Arménie de la montagne (Lernayin Hayasdani Hanrabedutyun), opération sans laquelle le projet du traité de Batoum turco-tashnag aurait abouti. C’est-à-dire qu’il n’y aurait pas eu aujourd’hui de région du Zanguezour rattachée à la République d’Arménie ni par conséquent de libération de l’Artsakh. (à suivre)
Arménag APRAHAMIAN
Président du Conseil National d’Arménie Occidentale
