L’Allemagne face à son passé : La complicité du Kaiser dans le génocide des Arméniens est à nouveau sous les projecteurs. Armenag Aprahamian 

  • by Editbeglari, octobre 28, 2025 in Conseil National
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Plus d’un siècle après le génocide des Arméniens autochtones (1894–1923), la question du rôle joué par l’Empire allemand refait surface. Si la Turquie continue de nier la qualification de génocide, l’Allemagne, elle, a franchi un pas décisif en 2015 : son président de l’époque, Joachim Gauck, a reconnu publiquement la complicité de son pays dans les crimes perpétrés contre les Arméniens de l’Empire ottoman.

Une reconnaissance présidentielle sans équivoque

Lors d’une cérémonie œcuménique à la cathédrale de Berlin, le 23 avril 2015, Joachim Gauck déclarait :

« Nous devons reconnaître notre propre manquement — et une coresponsabilité, voire une complicité, dans le génocide des Arméniens. »

Ces mots, prononcés au nom de la République fédérale d’Allemagne, marquaient un tournant historique. Pour la première fois, un chef d’État allemand admettait la responsabilité morale et politique du Kaiserreich dans l’un des plus grands crimes du XXᵉ siècle.

Quelques mois plus tard, le Bundestag confirma cette reconnaissance à travers une résolution historique, évoquant la « culpabilité partagée » de l’Allemagne impériale, alliée du gouvernement Jeunes-Turcs pendant la Première Guerre mondiale.

Une complicité documentée dans les archives diplomatiques allemandes

Les documents du Politisches Archiv du ministère allemand des Affaires étrangères, étudiés notamment par l’historien Wolfgang Gust, révèlent que les diplomates allemands avaient une connaissance directe et détaillée des massacres en cours.

Dès juillet 1915, l’ambassadeur Hans Freiherr von Wangenheim, en poste à Constantinople, écrivait à Berlin :

« Les circonstances et la manière dont les déportations sont conduites montrent que le but du gouvernement ottoman est de détruire la race arménienne dans l’Empire. »

Son successeur, Paul Graf Wolff Metternich, alla plus loin encore en décembre 1915 :

« Ce qu’ils accomplissent là-bas, c’est notre œuvre : nos officiers, nos canons, notre argent. Sans notre aide, l’Empire ottoman se serait effondré. »

Ces rapports, conservés dans les archives allemandes, démontrent non seulement la connaissance précise des crimes, mais aussi l’absence d’action pour les empêcher. L’état-major allemand — qui encadrait et armait l’armée ottomane — a continué d’apporter un soutien militaire, logistique et diplomatique au régime Jeunes-Turcs.

Des officiers allemands comme Liman von Sanders ou von der Goltz furent témoins des déportations massives, parfois sur les routes d’Arménie même. Certains, selon les témoignages de l’époque, auraient fermé les yeux ou justifié les « mesures » au nom des nécessités militaires.

Un précédent de complicité d’État

Dans les faits, l’Allemagne impériale n’a pas ordonné les massacres, mais elle les a rendus possibles :

  • en modernisant l’armée ottomane dès les années 1880,
  • en fournissant les armes et la logistique utilisées pour les déportations,
  • et en gardant le silence diplomatique pour préserver son alliance stratégique avec Istanbul.

L’Allemagne du Kaiser Guillaume II, partenaire militaire clé d’Istanbul pendant la Première Guerre mondiale, avait alors un accès privilégié aux rapports de terrain. Malgré les preuves accablantes, le gouvernement impérial choisit le silence.
Certaines unités de l’armée allemande fournirent un soutien logistique aux forces ottomanes, tandis que la diplomatie berlinoise fermait les yeux sur les déportations massives.

Cette attitude, qualifiée par les juristes de « complicité par omission », entre dans le cadre du droit international contemporain, qui considère que l’assistance consciente à un génocide engage la responsabilité d’un État.

Vers une exigence de réparations historiques ?

La reconnaissance morale de 2015 n’a pas été suivie d’un processus officiel de réparation.
Mais des voix s’élèvent aujourd’hui, notamment du côté de la République d’Arménie Occidentale, pour que l’Allemagne assume pleinement cette responsabilité.
Elles invoquent les précédents des réparations versées à Israël (1952) et les excuses formulées à la Namibie (2021) pour le génocide des Herero et Nama commis sous le Kaiserreich.

L’État allemand pourrait, selon ces partisans de la justice historique, engager un dialogue bilatéral avec les représentants arméniens afin d’établir des formes symboliques ou financières de réparation : fonds de mémoire, soutien culturel, restitution d’archives ou reconnaissance parlementaire renforcée.

La question des réparations : un précédent historique

La République d’Arménie Occidentale, entité représentant les descendants des victimes et les territoires historiques arméniens, interpelle aujourd’hui Berlin. Elle réclame une reconnaissance explicite de la responsabilité morale, politique et juridique de l’Allemagne impériale, ainsi que l’ouverture de discussions sur d’éventuelles réparations.

Des précédents existent :

  • En 1952, l’Allemagne fédérale a signé les Accords de Luxembourg avec Israël pour indemniser les survivants de la Shoah.
  • En 2021, Berlin a reconnu les massacres des Hereros et Namas en Namibie (1904–1908) comme un génocide colonial, annonçant une aide de 1,1 milliard d’euros à titre de « réparation morale ».

Ces exemples montrent, selon plusieurs experts, qu’un État moderne peut assumer les crimes de ses régimes antérieurs sans mettre en cause sa légitimité actuelle.

Un débat historique et diplomatique à rouvrir

Pour Dr. Anahid Sarkissian, historienne du droit international à l’Université de Genève,

« L’Allemagne doit aujourd’hui affronter ce pan méconnu de son histoire. La reconnaissance du rôle du Kaiserreich dans le génocide des Arméniens n’est pas une accusation, mais un acte de cohérence morale et juridique. »

À Berlin, le sujet demeure sensible. Si le Bundestag a reconnu le génocide des Arméniens en 2016, la résolution n’a pas explicitement mentionné la responsabilité allemande. Plusieurs députés des Verts et du SPD appellent désormais à rouvrir le débat, soulignant que « l’omission de la complicité allemande est historiquement et éthiquement indéfendable ».

Vers une réparation symbolique ?

Les représentants de la République d’Arménie Occidentale évoquent un cadre juridique clair:

  • Devoir de prévention du génocide (Convention de 1948),
  • Droit des peuples autochtones à la réparation (Déclaration de l’ONU, 2007),
  • Obligation de restitution du patrimoine culturel détruit (Conventions de l’UNESCO, 1954–2003).

Une reconnaissance officielle, accompagnée d’un programme éducatif et mémoriel, constituerait selon eux un premier pas vers la justice.

Une mémoire européenne encore inachevée

Alors que l’Allemagne a longtemps été citée comme modèle de mémoire pour la Shoah, son rapport au génocide des Arméniens reste un chantier ouvert.

Les paroles de Joachim Gauck en 2015 ont ouvert une brèche : elles rappellent que la vérité historique ne se limite pas à ses propres crimes, mais aussi à ceux auxquels on a contribué.

« L’Allemagne a eu le courage d’affronter Auschwitz ; elle doit maintenant affronter Alep, Deir ez-Zor et les routes de l’exil arménien », confie un historien berlinois.

Un siècle plus tard, l’histoire frappe à nouveau à la porte de Berlin.

« Ce que l’Allemagne a accompli pour les victimes du nazisme et pour les peuples colonisés doit inspirer une démarche analogue envers le peuple arménien. La reconnaissance n’efface pas le passé ; elle en préserve la vérité. »

Déclaration de la Délégation de la République d’Arménie Occidentale, octobre 2025

Par Armenag APRAHAMIAN