Un siècle après, l’ombre de l’Accord d’Angora plane toujours sur la mémoire franco-arménienne
La promesse d’une protection française
En 1919, la fin de la Première Guerre mondiale redonne aux Arméniens survivants du génocide ottoman l’espoir d’une renaissance.
Sous mandat français, la Cilicie — vaste région du sud de l’Arménie Occidentale, berceau historique de la royauté arménienne médiévale — est libérée par les troupes françaises et principalement la Légion d’Orient.
Les drapeaux tricolores flottent sur Adana, Marach, et Aïntab ; les autorités militaires françaises assurent aux populations arméniennes rescapées qu’elles seront protégées, qu’elles pourront reconstruire leurs foyers, leurs écoles et leurs églises.
Le 04 août 1920, la Cilicie proclame son indépendance en présence des autorités françaises.
Des milliers de réfugiés rentrent alors de Syrie et du Liban, confiants dans la parole donnée par la France, puissance victorieuse et garante des droits des peuples.
Le retournement diplomatique
Mais la conjoncture géopolitique change rapidement.
Face à l’émergence du mouvement nationaliste turc dirigé par Mustafa Kemal à Ankara, la signature du traité de Batoum entre les Turcs et le Conseil national Dashnaktsutyun le 04 juin 1918 (en pleine 1ère guerre mondiale, alors que la Légion d’Orient se préparait à libérer le Cilicie), la signature du Traité d’Alexandropol entre les Turcs et le Conseil National Dashnaktsutyun devenu gouvernement de la République Arménienne du Caucase le 02 décembre 1920, détachée de l’Arménie Occidentale, et aux difficultés de la France à maintenir un dispositif militaire coûteux, Paris opère un revirement.
Le 20 octobre 1921, l’Accord d’Angora est signé entre la France et le pseudo-gouvernement kémaliste autoproclamé et illégitime.
Sous prétexte de stabiliser la région et de garantir la sécurité des troupes, la France s’engage à évacuer la Cilicie, reconnaissant de fait le contrôle turc sur une région où vivaient encore des dizaines de milliers d’Arméniens.
La Conférence de Londres, puis la Conférence de San Remo, le traité de Sèvres (1920) suivit de la Sentence arbitrale du Président Woodrow Wilson, qui avaient promis et reconnue une Arménie indépendante appuyée par la France et les Alliés, est ainsi vidé de sa substance.
L’Accord d’Angora marque la rupture de la parole française envers les Arméniens, au nom du réalisme diplomatique.
Les massacres, l’exode et la tragédie oubliée
À peine les troupes françaises retirées, les forces kémalistes reprennent possession du territoire.
Les massacres reprennent à Marach, Aïntab, et Adana ; les villages arméniens sont incendiés, les populations massacrées, islamisées ou contraintes à un nouvel exil vers la Syrie et le Liban.
La Cilicie, devenue turque, est vidée de sa présence arménienne plurimillénaire, la politique « génocide contre territoire » bat son plein. (Ce qui a été reproduit en Septembre 2023 sur les Arméniens en Artsakh).
L’exode de 1921 marque la fin définitive de l’Arménie cilicienne, ce second foyer national qui avait survécu au génocide depuis 1894, 1909, et 1915 – 1921.
Dans la mémoire arménienne, cet abandon a valeur de trahison, tant il contraste avec l’image humaniste et protectrice que la France avait alors incarnée.
Un vide de mémoire dans la conscience française
En France, cet épisode demeure largement méconnu.
La mémoire nationale a préféré retenir le rôle de la France protectrice des Arméniens en 1915 ou son engagement pour la reconnaissance du génocide.
Mais la Cilicie abandonnée reste un angle mort de l’histoire coloniale et diplomatique française.
Or, cet épisode interroge profondément la responsabilité morale d’un État qui, après avoir promis protection, se retire sans garantir la sécurité de ceux qu’il avait placés sous son autorité.
C’est un précédent dans la réflexion sur la responsabilité des puissances mandataires envers les peuples placés sous leur protection — bien avant l’invention du concept onusien de « responsabilité de protéger ».
Vers une reconnaissance et une réparation historique ?
Aujourd’hui, un siècle plus tard, le 20 octobre 2025, au 104ème anniversaire de cet acte de trahison, la République d’Arménie Occidentale appelle la France à rouvrir ce dossier douloureux, non dans un esprit de revanche, mais de vérité et de justice.
Des propositions de réparations symboliques et matérielles — restitution de biens, financement de projets mémoriels, reconnaissance officielle — pourraient sceller une réconciliation historique fondée sur la responsabilité assumée.
Reconnaître l’abandon de la Cilicie, c’est prolonger la fidélité de la France à ses valeurs universelles.
C’est aussi offrir une réparation morale à un peuple qui, dans sa confiance en la France, avait trouvé refuge et espérance.
L’Accord d’Angora n’est pas seulement un épisode diplomatique oublié : il est le miroir des tensions entre la raison d’État et la fidélité aux principes.
Un siècle après, alors que la France s’interroge sur son passé colonial et ses responsabilités internationales, la Cilicie demeure un appel à la conscience — celle d’un peuple trahi et d’une promesse non tenue.
